Jeux vidéo: une industrie en transition

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Une participante à la grand-messe du jeu vidéo qui s'est tenue cette semaine à Los Angeles, aux États-Unis.

(Los Angeles) La grand-messe du jeu vidéo, qui vient de se dérouler à Los Angeles, force l'industrie à repenser ses stratégies. Alors que la popularité des jeux sur Facebook et autres médias sociaux explose, les jeux sur consoles ont vu leurs revenus décliner de 11% depuis deux ans.

Au Galen Center, l'amphithéâtre de basket de la populaire Université de Southern California où se tient la conférence de presse de Microsoft, l'enthousiasme est palpable.  

Plusieurs gamers applaudissent à tout rompre le retour de Master Chief dans Halo 4. Plus tard, la prestation du chanteur Usher n'a rien à enlever à un de ses concerts, si ce n'est qu'il est rarement précédé sur scène par le légendaire joueur de football Joe Montana. Mais le moment fort de la matinée ne fait aucun doute: la démo du prochain jeu de la série Call of Duty, célèbre pour ses records de ventes (400 millions$ durant une seule journée) inégalés dans toute l'industrie du divertissement.  

Après une heure de feux d'artifice, les milliers de joueurs repartent satisfaits. Mais le spectacle de Microsoft à l'Electronic Entertainment Expo (E3) - la grand-messe du jeu vidéo ayant réuni environ 45 700 personnes à Los Angeles la semaine dernière - ne changera rien aux défis des fabricants de consoles traditionnelles comme le Xbox 360. Leurs revenus continuent de décliner, de 9,9 à 8,8 milliards entre 2009 et 2011, soit une baisse de 11%. Pendant ce temps, les revenus des jeux sur Facebook et les téléphones portables explosent. «Dans le jeu traditionnel, le statu quo ne peut pas fonctionner», dit Alexandre Thabet, PDG du studio montréalais Ludia, qui a délaissé avec succès les jeux sur consoles pour les jeux portables.  

Les défis de l'industrie du jeu vidéo n'ont jamais été aussi frappants que la semaine dernière au E3, alors que l'éditeur de jeux sociaux Zynga y faisait son entrée et que parmi les trois fabricants de consoles, seul Nintendo a montré une nouvelle console: la Wii U, annoncée au E3 en 2011 et disponible à Noël.

Sans grand changement structurel, il a fallu se rabattre, douce ironie, sur les jeux. «Ce fut le E3 des jeux. Le contenu est roi et l'industrie a une soif de nouveautés. C'est fantastique pour nous», dit Yannis Mallat, PDG d'Ubisoft Montréal, l'un des studios les plus en vue du E3 avec les démos d'Assassin's Creed III et Far Cry III, qui sortiront tous deux à l'automne.

Les gros jeux sont de plus en plus impressionnants, mais il s'en vend de moins en moins», dit Alain Tascan, président de SAVA Transmédia, un studio montréalais fondé en mai 2011 qui s'est spécialisé dans les jeux en ligne et portables.

Le créateur de jeu vidéo montréalais Patrice Désilets, l'un des plus réputés de sa profession, se méfie toujours un peu de l'ambiance du E3. «C'est à celui qui crie le plus fort, dit celui qui est passé de Ubisoft à THQ en 2010. Certains jeux se dénaturent au E3. On dénature un jeu de stratégie en montrant juste de l'action dans une démo! L'industrie avance à pas de tortue. Malgré quelques beaux flashs, ça se rassemble. Grosso modo, tous les jeux font la même chose.»

Une console, deux écrans

Dès la prochaine période des Fêtes, les studios auront une nouvelle console de plus pour vendre leurs jeux (impressionnants ou trop similaires, c'est selon): la Wii U de Nintendo, une console avec une manette portable qui permettra de jouer à deux écrans à la fois.

C'est une plateforme intéressante car elle rejoint autant les joueurs occasionnels que les joueurs sérieux [hardcore gamers]», dit Yves Guillemot, PDG d'Ubisoft, qui sortira pour Noël prochain huit jeux pour la Wii U, soit probablement plus que tout autre éditeur. Le Québécois Martin Tremblay, qui dirige la division de jeux vidéo de Warner Brothers, est tout aussi enthousiaste. «C'est la grosse nouveauté de l'année», affirme-t-il.

La Wii U ne fait pas l'unanimité, même s'il est encore un peu tôt pour se prononcer sur son succès commercial (Nintendo n'a même pas annoncé de prix!). «Beaucoup d'éditeurs ont attendu un an pour voir ce que la Wii U fera», indique Alexandre Thabet, PDG du studio Ludia. «On n'a pas montré grand-chose de nouveau par rapport à l'an dernier. À moins de six mois du lancement, ils n'ont pas de date ni de prix. C'est un peu bizarre, surtout qu'il y avait beaucoup de jeux matures intéressants pour la Wii U», déplore Stéphane D'Astous, directeur du studio montréalais d'Eidos, une division de Square Enix. «Au début de la Wii, les gens étaient aussi sceptiques, rappelle Alain Tascan, président du studio SAVA Transmédia. Comment peut-on jouer debout? C'était impossible, disait-on...»

Le nouveau système Xbox Smart Glass de Microsoft n'est pas passé inaperçu parmi les dirigeants de studios. Xbox Smart Glass permettra de coordonner tous ses appareils de divertissement, par exemple de commencer un film sur son iPad pour le terminer sur sa télé. Et le rapport avec le jeu vidéo? Rien, justement, Microsoft voulant faire du Xbox le centre de tous les systèmes de divertissement. «Pour la première fois, on a passé presque plus de temps à parler de divertissement que du jeu, dit Martin Tremblay, de Warner Brothers. Ça ne veut pas dire qu'il y a moins de jeux, ça veut dire que notre industrie se transforme et que le divertissement prend plus de place.»

Moins spectaculaire que d'habitude, le E3? Plusieurs participants ont gardé cette impression. «Il y a eu des absences remarquées comme celle de THQ. Un studio comme Electronic Arts n'avait pas autant de nouveautés», regrette Stéphane D'Astous, directeur du studio montréalais d'Eidos. «Il y a moins d'emphase sur le E3 parce que c'est une année de transition, explique Alexandre Thabet, PDG du studio Ludia. L'an prochain, si Microsoft et Sony annoncent des nouveaux Xbox et PlayStation, l'engouement pour le E3 va revenir.»

L'ombre d'Apple

Non, Apple n'était pas au E3. Mais signe des temps, Zynga, le studio de jeux sociaux derrière les succès de FarmVille, avait loué pour la première fois de sa jeune histoire un stand au Centre de congrès du Staples Center.

C'est bon signe, dit Martin Tremblay, le grand patron de la division jeu vidéo de Warner Brothers. Il y a une évolution. Avec le temps, on va tous se rejoindre quelque part. Les éditeurs traditionnels qui vont être capables de s'adapter, évidemment. Il y a trois ans, la composante digitale d'un jeu générait environ 2-3% des revenus. C'est 15-20% aujourd'hui et ce sera 30%-40% dans trois ans.»

Ubisoft est aussi optimiste pour l'avenir du jeu vidéo. «Nous allons avoir une double poussée de croissance, dans le jeu traditionnel sur consoles comme dans les jeux mobiles. C'est toujours plus difficile en période de transition, mais nous sommes très bien positionnés pour l'avenir», avance Yves Guillemot, PDG d'Ubisoft. «Passer de 300 millions à 1,8 milliard de joueurs, ça me va, sourit Yannis Mallat, PDG d'Ubisoft Montréal. C'est parfait de regarder comment le consommateur vit. Les studios qui ont du succès sont ceux qui font du contenu de qualité.»

Si Apple n'était pas présent au E3, ce n'est pas tant une question d'intérêt que de philosophie. C'est bien connu, Apple aime mieux faire ses annonces seul que de partager une tribune commune avec ses concurrents. Le week-end prochain, Apple accueillera d'ailleurs les studios de jeu vidéo du monde entier à sa conférence annuelle des développeurs d'applications, à San Francisco.  

De toute façon, Apple ou pas, il a beaucoup été question de jeux sur iPhone et iPad dans les tractations de coulisses du E3. «Je crois énormément à l'iPad. Nous avons plein de projets pour les tablettes, autant celles d'Apple que de Microsoft», annonce Rémi Racine, président du studio montréalais Behavior Interactive. L'un des pionniers de l'industrie québécoise du jeu vidéo - il a lancé son premier studio en 1992 -, Rémi Racine mise beaucoup sur les jeux portables et en ligne, qui représentent maintenant 45% de son chiffre d'affaires.  

La nouvelle manne des jeux portables et sociaux attire aussi son lot de recrues, comme le studio Hibernum fondé par trois hommes d'affaires dans la vingtaine en 2006. Cette année, Hibernum a présenté au E3 deux jeux réalisés en sous-traitance pour des éditeurs, une chance inespérée pour une jeune entreprise qui veut se bâtir un nom. «Nous voulons utiliser nos jeux au E3 comme carte de visite auprès d'autres éditeurs, qui recherchent sur les jeux portables la qualité à laquelle ils sont habitués avec les jeux AAA sur consoles», explique Louis-René Auclair, directeur du marketing d'Hibernum.

De nouvelles consoles l'an prochain?

Malgré leurs améliorations, les consoles traditionnelles prennent de l'âge: la Wii et la PlayStation 3 auront sept ans cet automne, le Xbox 360 aura huit ans. La génération précédente de consoles avait duré de quatre à six ans, selon le fabricant. «Les fabricants de consoles sont pris entre deux feux. Ils se préparent à la prochaine génération de consoles et ils doivent en même temps s'occuper de leurs consoles actuelles, car des gens ont payé le gros prix pour les obtenir», constate Rémi Racine, président du studio québécois Behavior Interactive. N'empêche, les fabricants de consoles n'auront bientôt plus le choix. «Le Xbox et la PlayStation 3 sont en fin de cycle, alors Microsoft et Sony essaient de les rentabiliser et de les étirer le plus possible, dit Alexandre Thabet, de Ludia. Si l'un sort une console, l'autre devra y aller immédiatement après. Il y a aussi de la pression des studios pour sortir les nouvelles consoles. Tout l'écosystème de cette industrie dépend des consoles.» Alain Tascan, lui, a hâte de voir le prix de lancement des prochaines consoles. «Les fabricants ne peuvent pas se permettre de subventionner leur console comme la dernière génération, dit le président de SAVA Transmédia. Ils ne peuvent pas perdre de l'argent au début pour ensuite la rentabiliser les autres années.»

Le podium olympique

Il se vend moins de jeux vidéo sur consoles. Et pourtant, Call of Duty continue de battre des records de ventes - pas seulement en jeu vidéo, mais tous types de divertissement confondus! C'est le paradoxe du «podium olympique» des jeux à grand déploiement (jeux AAA dans le jargon).

Avec son studio en expansion, le grand patron de Warner Brothers Interactive Entertainment, Martin Tremblay, a le même objectif pour chacun de ses jeux: le top 3 de sa catégorie. «C'est comme aux Jeux olympiques: la quatrième position sera aussi bonne que la 250e, dit-il. Je ne comprends rien à ceux qui axent leur stratégie sur le volume de jeux. Le truc maintenant, c'est la qualité. On veut dominer sur un segment de marché.»

Même ceux qui ont misé sur les jeux portables reconnaissent que les meilleurs jeux AAA, qui coûtent des dizaines de millions de dollars à produire, sont là pour rester. «Il y aura toujours des jeux hardcore car il y a une clientèle pour ça. Ça a l'air bad ass. La démo d'Assassin's Creed III donne un coup dans les entrailles!», dit Alain Tascan, président de SAVA Transmédia.

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