Retraite à 67 ans: rangez les forceps

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Je suis la première à dire qu'il faudra travailler plus longtemps puisqu'on vit plus vieux. Mais je ne crois pas qu'il soit nécessaire de sortir les forceps pour obliger les travailleurs à prendre leur retraite plus tard.

D'abord, ce n'est pas nécessaire. Et puis, le report de l'âge officiel de la retraite de 65 à 67 ans, comme le proposaient les militants libéraux lors de leur congrès de la fin de semaine dernière, risque d'augmenter les iniquités sociales.

Heureusement, le premier ministre Philippe Couillard a rapidement fermé la porte à ce genre de solution unique, préférant y aller avec la carotte et le bâton, comme c'est déjà le cas à la Régie des rentes du Québec (RRQ).

Depuis 2013, la bonification est encore plus attrayante pour les gens qui attendent après 65 ans pour demander leur rente. À l'inverse, la pénalité est plus lourde pour ceux qui la réclament avant 65 ans.

Les actuaires s'entendent maintenant pour dire que l'âge optimal pour demander sa rente oscille autour de 68 ans.

Mais sur le terrain, on est loin du compte. Même que l'âge moyen pour demander sa RRQ a fondu à 61,4 ans l'an dernier, son plus bas niveau en 20 ans. Mais cela est dû à un phénomène temporaire. Depuis l'an dernier, on peut réclamer sa rente dès 60 ans, même si on continue de travailler.

Ce changement a provoqué une explosion des demandes. En 2014, plus de 114 000 travailleurs de 60 à 64 ans ont réclamé leur RRQ, 60% de plus qu'en 2013. Un bond gigantesque. Et décevant. Il faut croire que les aînés sont pressés de dépenser ou qu'ils n'ont pas bien fait leurs calculs.

Cela dit, l'âge de la demande de la rente n'est pas nécessairement représentatif de l'âge de la retraite. Au Canada, l'âge moyen de la retraite chez les hommes a chuté de 66 à 62 ans, entre 1970 et 1994, avant de remonter tout près de 64 ans dernièrement, ce qui reste au-dessous des pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Mais l'âge moyen de la retraite est un indicateur très imparfait. Il témoigne de ceux qui partent à la retraite, mais ne dit rien sur ceux qui continuent de travailler. C'est pourquoi les démographes préfèrent se concentrer sur la «durée anticipée de vie en emploi» chez les travailleurs âgés de 50 ans.

La remontée de cet indicateur depuis le milieu des années 90 est beaucoup plus spectaculaire que celle de l'âge moyen de la retraite. Aujourd'hui, un homme de 50 ans peut s'attendre à travailler environ 17 ans, indique Yves Carrière, professeur agrégé au département de démographie de l'Université de Montréal.

Autrement dit, cela le mènera à 67 ans (environ un an et demi de moins au Québec). Bref, le report de la retraite est déjà une tendance lourde, enclenchée depuis 20 ans, sans qu'on ait eu besoin de modifier l'âge légal de la retraite.

Et cette tendance devrait se poursuivre, car les gens étudient plus longtemps, ont leurs enfants plus tard, sont plus endettés et bénéficient moins d'un régime de retraite blindé.

Alors, à quoi bon repousser l'âge officiel de la retraite? Ce n'est pas tant cela qui fera la différence.

Bien sûr, plusieurs pays de l'Union européenne ont pris cette décision afin d'assurer la viabilité de leur système. Mais là-bas, le fardeau est très lourd, car les régimes publics sont la principale source de revenus des retraités. Même en tenant compte des changements prévus, les dépenses publiques pour les régimes de retraite vont grimper de 8% du produit intérieur brut (PIB) à 13% d'ici une cinquantaine d'années.

La situation est bien différente au Canada, où la retraite repose davantage sur le privé. Les dépenses publiques pour la retraite, qui ne sont que de 4% du PIB, ne devraient pas grimper au-delà de 6% à long terme. On est loin d'une catastrophe.

Je ne vois donc pas pourquoi on se précipiterait pour augmenter l'âge de la retraite, comme Ottawa l'a annoncé il y a trois ans. L'âge d'admissibilité à la pension de la Sécurité de la vieillesse passera graduellement de 65 à 67 ans entre 2023 et 2029.

Or, qui fera les frais de cette réforme? Les plus jeunes travailleurs, ce qui pose un problème d'équité intergénérationnelle.

De plus, cette modification fera particulièrement mal aux plus pauvres, a déjà démontré une étude du CIRANO.

Cela paraît d'autant plus injuste que les personnes moins bien nanties ont une espérance de vie sept ans plus courte que les personnes qui ont les revenus les plus élevés. L'écart atteint 14 ans quand on parle de l'écart de vie en santé, rapporte M. Carrière. Forcer les gens à travailler plus longtemps, peu importe leur métier et leurs revenus, exacerberait donc les iniquités intragénérationnelles.

Pour favoriser le report de la retraite, il vaudrait peut-être mieux regarder ailleurs, notamment du côté des grands employeurs. Ont-ils pris tous les moyens pour offrir des conditions de travail adéquates aux travailleurs plus âgés? Ont-ils ajusté leur régime de retraite pour éviter les départs hâtifs?

À l'opposé, près de 60% des travailleurs n'ont aucun régime de retraite avec leur employeur. Ceux-ci risquent de manquer d'épargne à la retraite. Un problème grave. Devrait-on bonifier la RRQ pour leur donner un coup de main, comme l'Ontario songe à le faire? Si on repousse l'âge de la retraite pour les plus jeunes générations, on pourrait en profiter pour augmenter leur couverture de la RRQ, sans trop augmenter le taux de cotisation. Mais jusqu'à un certain point, ce serait bonnet blanc, blanc bonnet.

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