Cogeco: le dialogue de sourds

(Montréal) D'un montant de 1,36 milliard US, l'achat d'Atlantic Broadband est sans contredit la plus grande acquisition de l'histoire de Cogeco Câble. Mais vous ne l'auriez jamais deviné en écoutant la téléconférence animée par son grand patron Louis Audet.

La direction du quatrième câblodistributeur au pays, derrière Rogers, Shaw et Vidéotron, avait décidé d'expédier cette téléconférence en limitant les questions à une par analyste. Au bout d'une demi-heure, elle a demandé à la téléphoniste de clore la discussion. Les analystes, dont certains étaient visiblement contrariés, n'ont pas versé dans la flagornerie, comme ils le font parfois. Pas de «Félicitations Louis pour cette belle transaction». Juste des petits «bonne chance» bien sentis après réponse.

Ils n'en pensaient pas moins, à en juger la réception brutale à cette première acquisition de Cogeco Câble en sol américain, le titre de l'entreprise ayant reculé de 15% à la Bourse de Toronto hier.

Moins de cinq mois après avoir tourné la page sur son aventure désastreuse au Portugal - ce qui avait fait dire à Louis Audet que Cogeco n'avait «pas de projet pour aller à l'étranger à l'heure actuelle» - ce câblo a remporté les enchères lancées par les propriétaires d'Atlantic Broadband, les fonds d'investissement Abry Partners IV et Oak Hill Partners.

«Il eut fallu que je choisisse mieux mes mots», reconnaît Louis Audet en entrevue. Mais aux yeux de ce président et chef de la direction, il ne s'agit pas véritablement d'une volte-face ou d'un investissement à l'étranger, puisque les consommateurs nord-américains [au Canada et aux États-Unis, du moins] présentent beaucoup de similitudes. Invité à soumissionner il y a deux mois pour le 14e câblo des États-Unis, Louis Audet a appris à 8h30 hier que la mise de Cogeco était la plus élevée, à 8,3 fois le bénéfice d'exploitation projeté en 2013.

Louis Audet a d'ailleurs pris ombrage lorsqu'un analyste a évoqué les craintes des actionnaires, qui ont été échaudés par le Portugal et qui se demandent si Cogeco a l'étoffe pour livrer bataille dans un marché aussi différent du Canada que les États-Unis.

«La comparaison est tirée par les cheveux», dit ce dirigeant, en citant la facture mensuelle de télécommunications des Portugais, moitié moindre de celle des Nord-Américains.

«Je connais bien le marché américain», poursuit Louis Audet, membre du conseil d'administration de CableLabs, ce consortium de recherche à but non lucratif créé par les grands câblodistributeurs nord-américains.

Même fuseau horaire, mêmes marchés régionaux, même langue première qu'en Ontario. «On ne peut pas être plus proches de la maison que cela», dit-il.

Mais le fait est que la proximité des États-Unis a berné plus d'une entreprise canadienne, que l'on songe au Groupe Jean Coutu ou à la Banque Royale du Canada.

La culture américaine est fort différente, surtout dans les territoires - non contigus - d'Atlantic Broadband, des régions rurales de l'ouest de la Pennsylvanie à la ville de Miami en passant par le Delaware et la Caroline-du-Sud. La réglementation aussi. Tout comme la concurrence, nettement plus fragmentée qu'au Canada entre géants du câble et petits réseaux familiaux.

L'agence DBRS a d'ailleurs placé la note de crédit de Cogeco Cable sous examen, avec perspectives négatives. Ces perspectives reflètent les inquiétudes de DBRS «quant à sa capacité de déployer sa stratégie et de livrer concurrence dans un marché nouveau dont les caractéristiques diffèrent significativement des régions où elle est présente».

Mais ici comme ailleurs, on a l'impression d'assister à un dialogue de sourds. Là où les analystes s'inquiètent du ratio de la dette nette, qui bondira de 1,7 fois à 3,1 fois le bénéfice d'exploitation de Cogeco Câble, Louis Audet évoque un niveau d'endettement «raisonnable» que Cogeco prévoit abaisser graduellement, comme la société l'a déjà fait par le passé.

Là où les analystes voient un opérateur américain qui a échoué à vendre un bouquet de services à ses abonnés, au-delà de l'abonnement au câble de base, Louis Audet voit une formidable occasion d'accroître les revenus et la rentabilité d'Atlantic Cable. Ainsi, Cogeco se donne quatre ans pour que la composition des revenus d'Atlantic Cable reflète la moyenne de l'industrie.

Là où les analystes déplorent l'absence de synergies, Louis Audet rétorque que cette transaction a pour but premier de prendre pied aux États-Unis.

À écouter Louis Audet, qui parle d'un ton mesuré, en pesant chacun des ses mots, on a l'impression qu'il se voit comme un PDG incompris.

Tout le monde est prêt à lui concéder ceci: les États-Unis ne sont pas le Portugal. Mais les États-Unis surviennent après le Portugal, un investissement de 660 millions de dollars revendu six années plus tard pour le dixième de cette somme. Et l'industrie nord-américaine, longtemps une vache à lait, n'est plus ce qu'elle était.

Les câblodistributeurs font face à des conditions moins favorables que par le passé. Les coûts de la programmation augmentent sans cesse. Les câblodistributeurs auront de plus en plus de mal à les refiler à des consommateurs qui s'abreuvent d'émissions en reprise et de films offerts par des services de webdiffusion comme Netflix.

Louis Audet aurait-il mieux fait de se lancer en téléphonie, pour protéger ses marchés actuels plutôt que courir après le rêve américain? Ou est-ce que le grand patron de Cogeco Câble fera mentir ses détracteurs?

Une chose est sûre: le fardeau de la preuve repose maintenant sur ses épaules.

Pour joindre notre chroniqueuse: sophie.cousineau@lapresse.ca

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