Du gaz dans l'eau

(Montréal) On ne peut pas réécrire l'histoire, c'est connu. Mais il faudra bien l'admettre un jour: le Québec a commis une erreur historique en abandonnant la construction de la centrale du Suroît.

Huit ans après la grande colère populaire qui a incité le gouvernement libéral à mettre ce projet de centrale thermique à la poubelle, il est frappant de voir à quel point le Québec s'est fourvoyé.

Appelez cela de l'économie fiction si vous voulez, mais voici comment on pourrait réécrire l'histoire.

Si le Québec disposait de cette centrale au gaz, il n'aurait jamais eu à se lancer dans la réfection de la centrale nucléaire Gentilly en 2008. Même en faisant fi des craintes associées au nucléaire après la catastrophe de Fukushima, ces travaux sont assortis d'une facture astronomique. Selon La Presse, elle a bondi de 1,9 milliard à près de 3 milliards de dollars. Le gouvernement a d'ailleurs suspendu ces travaux le temps qu'il détermine s'il vaut mieux les poursuivre ou démanteler cette centrale arrivée à la fin de sa vie utile.

Si le Québec disposait du Suroît, il n'aurait pas à gaspiller des centaines de millions de dollars pour ne pas prendre livraison de l'électricité qu'Hydro-Québec s'est engagée à acheter pendant 20 ans auprès de TransCanada Energy (TCE), qui a fait construire une centrale au gaz à Bécancour.

Hydro-Québec, qui croule sous les surplus, est incapable d'écouler cette électricité à profit aux États-Unis. Les prix y ont chuté en raison de l'extraction de quantités massives de gaz de schiste.

Cette centrale privée de TCE n'a jamais vraiment démarré depuis sa mise en service en 2008. Le dédommagement versé à cette entreprise de Calgary, qui se compose d'une partie fixe (coût en capital) et d'une partie variable (fonction du cours du gaz naturel), frise les 150 millions par an, indique Patrice Lavoie, porte-parole d'Hydro-Québec.

L'opposition péquiste évalue que cette pénalité, dont le montant exact est gardé secret, dépasse en fait 200 millions par année. Même en se fiant aux chiffres plus conservateurs d'Hydro-Québec, la société d'État a versé au moins 600 millions en pénalités en quatre ans. Cela équivaut au coût de construction du Suroît, qui exigeait un investissement de 550 millions.

Si le Québec disposait d'un Suroît, il pourrait faire fonctionner cette centrale en hiver, lorsqu'Hydro-Québec est forcée d'acheter de l'électricité pour couvrir ses besoins en période de pointe. Une électricité qui, soit dit en passant, est produite par des centrales thermiques au gaz ou au charbon.

Qui plus est, cette électricité coûterait nettement moins cher (3 ou 4 cents le kilowattheure), comparativement aux prix des derniers ouvrages hydroélectriques ou de l'éolien. Le gaz, dont le prix a fortement chuté depuis la mi-2008, se négocie actuellement à 2,89$US mmBTU (contrat du NYMEX), près de son creux historique.

«Avant que le prix du gaz se raffermisse grâce aux conversions au gaz, il va s'écouler bien de temps. Toutes les prévisions indiquent qu'il restera bas pour 10 ou 15 ans», note Jean-Thomas Bernard, professeur invité à la faculté des sciences économiques de l'Université d'Ottawa.

Si le Québec avait construit cette centrale à Beauharnois, il aurait pu exporter plus d'électricité en 2006, en 2007 et au début de 2008, à une période où les cours de l'électricité laissaient entrevoir une marge de profit intéressante.

On le voit, le choix que le Québec a fait il y a huit ans se révèle aujourd'hui très coûteux. Sans être, au final, beaucoup plus écologique, puisque l'électricité qui devait être produite par cette centrale thermique a été remplacée en bonne partie par de l'électricité d'origine thermique.

Il est facile, direz-vous, de jouer au quart-arrière du lundi matin. À l'époque où Hydro-Québec projetait de construire le Suroît, la société d'État anticipait des pénuries d'électricité. Pénurie que la mise en chantier de nouveaux barrages n'aurait pas pu combler à court terme.

Personne n'a vu venir la récession, la chute dramatique de la demande industrielle, notamment des sociétés papetières québécoises, et l'explosion du gaz de schiste aux États-Unis.

En 2004, toutefois, le gouvernement de Jean Charest a échoué à vendre cette centrale au gaz avec son modus operandi habituel: annoncer la décision puis consulter à rebours. Les opposants à cette centrale n'étaient pas armés de casseroles, mais leurs protestations qui dénonçaient les gaz à effet de serre ont presque fait autant de tintamarre que l'opposition à la controversée loi 78. Et les libéraux ont fini par reculer.

Ainsi, la société d'État a troqué la construction de sa propre centrale thermique de 836 mégawatts contre un contrat avec une centrale thermique privée d'une puissance de 507 mégawatts.

Entre-temps, Hydro-Québec a déjà dépensé 850 millions pour rénover la centrale nucléaire de Gentilly. Poursuivre les travaux coûtera cher, tout comme revenir sur cette décision, selon Hydro-Québec qui prévoit un «impact financier important sur les coûts déjà capitalisés».

«Au moment de la construction de Gentilly, le Québec voulait avoir une fenêtre sur l'industrie nucléaire, note Jean-Thomas Bernard. Mais cet argument n'a plus aucun poids: s'il y a un renouveau du nucléaire, il ne passera pas par le Québec. En fait, avec le gaz naturel, toutes les autres filières de production n'ont plus leur raison d'être.»

Et pourquoi Hydro-Québec veut-elle rénover cette centrale nucléaire, outre les retombées économiques régionales? Pour avoir une production d'électricité dans le sud du Québec qui n'est pas soumise aux aléas climatiques comme l'est la production hydroélectrique.

Hydro-Québec a presque tous ses oeufs dans le même panier: 95% de sa puissance installée est hydroélectrique, une proportion qui chute à 91% si l'on inclut aussi la production achetée, dont l'énergie éolienne.

On n'aime pas avoir de l'eau dans le gaz. Mais pourquoi ne pas avoir mis un peu de gaz dans son eau?

Pour joindre notre chroniqueuse: sophie.cousineau@lapresse.ca

À lire demain: le dossier d'Hélène Baril sur la centrale nucléaire de Gentilly: l'heure de vérité.

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