Raymond Bachand repart en guerre

Les rumeurs sur le départ de Raymond Bachand couraient depuis décembre. Et s'il n'en tenait qu'à son épouse Micheline, lasse du train de vie que tout ministre des Finances impose à une famille, elles auraient été fondées.

«Sur la vie personnelle et familiale, c'est difficile», admet d'emblée Raymond Bachand, en entrevue à son bureau au centre-ville de Montréal.

Le ministre en a encore eu la preuve lors du mariage de son fils Thomas, le 16 juin. Des militants étudiants ont menacé de perturber la fête à l'Usine C. N'eut été des interventions du député de Québec solidaire Amir Khadir, qui s'est indigné de cette intrusion dans la vie privée de la famille d'un politicien, les protestataires auraient vraisemblablement été plus nombreux.

Quand il le raconte, Raymond Bachand frémit encore de colère. Malgré tout, ce ministre de 64 ans est convaincu qu'après six années de vie politique, son travail reste inachevé. Une conviction si forte que sa famille s'est ralliée à sa décision de se représenter aux prochaines élections, après en avoir discuté avec lui au lendemain du dernier budget.

«Je veux ramener le Québec à l'équilibre budgétaire», dit-il. Et Raymond Bachand veut être là quand cela se produira, pour qu'on lui crédite cette victoire.

«Si tu n'es pas maître de tes finances publiques, tu ne contrôles pas ton destin», poursuit-il, en évoquant la Grèce et l'Espagne. Le ministre Bachand répète cette maxime si souvent que l'une de ses adjointes l'a scotchée à la porte de son bureau.

En principe, le Québec doit atteindre le déficit zéro en 2013-2014. Selon Raymond Bachand, cela n'arrivera pas plus tôt que prévu, même si le déficit du Québec s'est révélé inférieur aux prévisions au cours des trois dernières années.

Ce ministre se dit «préoccupé» par la crise des finances publiques en Europe, qui s'est envenimée depuis qu'il a rédigé son dernier budget à partir des analyses disponibles en février. Le Québec est tributaire de la reprise en dents de scie aux États-Unis. Et il n'est pas insensible à la récession en Europe, qui se répercute sur la Chine. D'ailleurs, les revenus du gouvernement pour les deux premiers mois de l'exercice (avril et mai) sont «légèrement inférieurs aux prévisions».

Évidemment, toute cette discussion suppose que les libéraux soient reportés au pouvoir lors d'élections générales que Raymond Bachand prévoit à l'automne - bien qu'il revienne au premier ministre d'en fixer la date. À ses yeux, c'est la seule façon de régler l'impasse entre le gouvernement et les associations étudiantes sur les droits de scolarité.

En bon politicien, Raymond Bachand ne dévoile toutefois pas son jeu, ni pour le Québec, ni pour Montréal, dont il est le ministre responsable. «Ce sera une campagne électorale à l'image de nos budgets, dit-il. Elle ne peut se faire avec des engagements qui déstabilisent le cadre financier du gouvernement.»

Selon des informations sur la stratégie libérale qui ont filtré dans les médias, les libéraux comptent mettre en opposition le développement économique et la création d'emploi, dont le Plan Nord est l'un des symboles, à l'agitation populaire et à l'incertitude référendaire.

Il reste que la contestation étudiante a monopolisé l'attention du gouvernement, occultant tous les autres débats. Au point où les libéraux ont été incapables de faire adopter la loi créant la Société sur le Plan Nord et la réforme sur les mines, débattue depuis deux ans et demi. S'étant servi de la procédure du bâillon pour faire adopter la controversée loi spéciale qui balise les manifestations, le gouvernement pouvait difficilement y recourir encore pour enchâsser ces initiatives économiques.

Cette relative paralysie du gouvernement vient renforcer la perception selon laquelle il est difficile de mener un projet à terme au Québec. Encore cette semaine, un rapport de l'Institut Fraser révélait que l'industrie du pétrole et du gaz voit le Québec comme l'un des pires endroits au monde pour y investir. Cette industrie déplore les «décisions arbitraires» de fonctionnaires et un «débat public complètement dominé par ceux qui ne veulent rien savoir du développement pétrolier et gazier».

Raymond Bachand s'inquiète-t-il de l'image du Québec auprès des investisseurs? «Le Québec est une société où la population est consultée sur les choix importants, dit-il. S'il y a du monde qui n'aime pas cela, cela ne m'inquiète pas. On ne gère pas notre société en se basant sur les désirs d'un groupe capitaliste en particulier.»

On retrouve la voix de l'ancien PDG du Fonds de Solidarité de la FTQ. Cette voix s'est aussi fait entendre lors du dernier budget, alors que Raymond Bachand a doublé à 1 milliard de dollars la somme consacrée aux investissements directs dans les projets miniers.

«Cette notre terre, c'est notre territoire: on ne fera pas une cenne si on ne les exploite pas», dit Raymond Bachand. Ce ministre reconnaît tout de même que le gouvernement s'expose à des pertes. «Il faut regarder les projets un par un. Il y a un risque, mais c'est un risque calculé.»

En même temps, Raymond Bachand refuse de faire monter les enchères pour retenir les entreprises québécoises comme Kruger, Electrolux et Mabe qui se font courtiser avec des subventions mirobolantes d'États américains.

«On est capable, mais ce n'est pas souhaitable. Il faut choisir ce qui est structurant, dit Raymond Bachand.

«Je ne souhaite pas mettre 100 millions pour garder une usine comme Electrolux au Québec, et je dis cela en tout respect pour ses travailleurs, illustre-t-il. Mais je n'ai aucun problème à investir 142 millions à l'usine de moteurs de Pratt & Whitney à Mirabel.»

À son premier budget, déposé en 2010, Raymond Bachand avait annoncé une «révolution culturelle», en référence à l'indexation des frais et des tarifs. Mais à certains égards, c'est Raymond Bachand qui est en train d'orchestrer une révolution culturelle chez les libéraux.

L'équipe de Jean Charest a été portée au pouvoir en promettant de faire le ménage dans les nombreuses interventions de l'État dans l'économie sous les administrations péquistes. Elle tente aujourd'hui de se faire réélire en reprenant des pans du programme économique du parti québécois.

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La Cour supérieure entendra en septembre la poursuite intentée par le gouvernement du Québec contre Air Canada à la suite de la faillite d'Aveos, son ancienne filiale responsable de la maintenance de ses avions et de ses moteurs. Mais le syndic de faillite a déjà conclu plusieurs ententes pour la vente en pièces détachées de cette entreprise qui employait 2600 salariés, dont 1800 à Montréal. Est-ce peine perdue? «Ce n'est jamais trop tard pour s'assurer qu'Air Canada respecte ses obligations», dit-il.

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Ottawa, Québec, Tourisme Montréal et la Ville sont parvenus à une entente de principe pour conserver la F1 à Montréal jusqu'en 2024. «Les demandes de M. (Bernie) Ecclestone ne sont pas déraisonnables», dit Raymond Bachand. Reste à savoir comment partager la facture pour les frais de franchise annuels (dans le présent contrat, ils sont de 15 millions par an) et les travaux de réfection des puits et de la tour de contrôle, estimés à 16 millions de dollars. «Il faut juste qu'on attache qui fait quoi», dit le ministre des Finances, qui se dit confiant d'en arriver bientôt à une entente.

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D'ici la fin de l'année, le gouvernement du Québec doit décider s'il rénove la centrale nucléaire de Gentilly. Ce débat oppose la région de Bécancour à de nombreux Québécois, en cette ère post-Fukushima. Hydro-Québec à déjà dépensé 850 millions pour ces travaux de rénovation qui pourraient atteindre près de 3 milliards de dollars, comme le révélait La Presse. Mais fermer la centrale pourrait être presque aussi coûteux. Qu'en pense Raymond Bachand? «Je ne suis pas idéologue, je ne suis pas anti-nucléaire. Mais, par ailleurs, je veux voir quels sont les risques et quels sont les coûts. Le débat reste à faire.»

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L'économiste Marcel Côté s'inquiète de l'écart grandissant entre le taux de chômage dans la région métropolitaine de recensement de Montréal (de 9% en mai) et celui observé ailleurs au Québec (de 6%). Il juge que Québec néglige la métropole. Son ancien collègue chez Secor est en parfait désaccord. «Je suis passionné et préoccupé par l'avenir de Montréal comme métropole en concurrence avec d'autres grandes villes en Amérique du Nord, dit Raymond Bachand. Mais, Montréal comparé au reste du Québec, c'est 'irrelevant'.»

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