Doux-amer

Depuis combien d'années Linda Greenberg attend-elle ce moment? Cinq ans, 10 ans? Même si les analystes spéculent sur la vente d'Astral Média depuis le début des années 2000, son mari ne s'y résignait pas.

Ian Greenberg - de qui un administrateur a déjà affirmé que le travail est son seul hobby - refusait de céder un centimètre de son bureau. Cet homme d'affaires avait toujours une entreprise dans sa mire, une acquisition à digérer. Et cela, même s'il n'a plus rien à prouver depuis qu'il a recentré Astral sur les médias.

En 50 ans, il a fait des comptoirs photo ouverts dans les magasins Miracle Mart par lui et ses trois frères un incontournable des médias au Canada. Les revenus d'Astral ont passé le cap du milliard de dollars l'an dernier.

«Sentiments doux-amers». C'est en ces mots laconiques qu'Ian Greenberg a décrit la décision de vendre qui s'est imposée à lui et à sa famille (qui contrôle 63,7% de l'entreprise) après discussions avec les membres du conseil d'Astral.

Ian Greenberg a une de ces têtes qui ne semblent plus vieillir. Mais à trois mois de son 70e anniversaire, il n'a pas de relève. Aucun de ses trois enfants et de ses six neveux n'a la stature et l'ambition de lui succéder.

D'autant que le secteur des médias se redéfinit avec les avancées technologiques qui accélèrent la consolidation. La télé payante, une vache à lait qui représente près de la moitié des revenus d'Astral, voit sa croissance s'essouffler. Et la popularité grandissante de la télédiffusion par internet représente une menace.

Même si Astral se prépare à ce changement dans les habitudes de visionnement en développant ses services, l'entreprise fait face à tout un défi. La charge qu'Ian Greenberg a menée contre le service américain Netflix en septembre est d'ailleurs révélatrice du sérieux avec lequel la concurrence de la diffusion en flux est considérée.

Si cette transaction de 3,38 milliard représente la meilleure façon de céder le patrimoine de la famille à la prochaine génération, Ian Greenberg n'en était pas moins ému lors de la conférence de presse d'hier. George Cope a brièvement posé sa main sur son bras, en guise de soutien. Cependant, le grand patron de BCE cachait mal sa joie.

Premier radiodiffuseur du pays, Astral est le dernier géant des médias encore indépendant. Sa collection de 84 stations de radio, son éventail de chaînes télé de spécialité (16) et de services de télévision payante (cinq), en plus de sa lucrative division d'affichage extérieur représentent une occasion unique. Même pour une entreprise boulimique comme BCE. Au cours des 18 derniers mois, celle-ci a pris le contrôle complet de la chaîne CTV et a pactisé avec le câblodistributeur Rogers pour mettre la main sur Maple Leaf Sports & Entertainment.

Autant BCE peut déjà compter sur des contenus riches en anglais (réseau CTV, stations de radio et chaînes spécialisées de CHUM, entre autres), autant son offre reste mince en français, à l'exception notable du populaire Réseau des Sports.

Les chaînes et stations d'Astral permettent à BCE de mieux rivaliser avec Quebecor au Québec. Selon les documents de BCE, la part de marché de Bell et d'Astral en télévision française s'élève à 32% contre 35% pour Quebecor. «Nous pourrons rivaliser à armes égales», dit George Cope. Traduction: game on!

Et il n'y a aucun dédoublement entre les chaînes de BCE et d'Astral. Peu intéressée par les sports, Astral a misé sur les dramatiques, les émissions jeunesses et les émissions de service qui plaisent à un auditoire féminin.

Ce type de contenu n'a pas subi les mêmes pressions inflationnistes que les émissions sportives qui dépendent de coûteux droits de diffusion. Mais il est tout de même important pour BCE d'avoir un accès garanti, et à bon prix, à ce contenu, Astral étant son plus important fournisseur en télé.

C'est sans parler du fait que ce contenu pourra aussi être diffusé sur tous les autres écrans de Bell, notamment les téléphones intelligents dont les services seront publicités sur les panneaux d'Astral. (Les sociétés de télécoms sont les premiers clients des afficheurs extérieurs.)

Du point de vue des annonceurs, l'éventail des médias de Bell au Québec sera plus complet. Si Bell n'a pas de journaux, contrairement à Quebecor, elle pourra se targuer d'avoir des stations de radio, rare créneau duquel Quebecor est absente.

En 2003, le CTRC a bloqué la vente de neuf stations de radio d'Astral (dont CKAC) à un consortium formé de TVA et de Radio-Nord Communications. Et cela, en raison de «préoccupations rattachées à la concentration de la propriété et à la propriété croisée des médias».

Cela étant, il est loin d'être acquis que Bell pourra conserver toutes les stations de radio d'Astral, vu les limites de stations par marché imposées par le CRTC.

Un analyste a reproché à BCE le prix offert pour Astral, payé à 75% en espèces. Il aurait préféré que cette somme soit consacrée au déploiement de son réseau de fibre optique jusqu'aux résidences. Mais à 10 fois le bénéfice d'exploitation attendu par Astral en 2012, BCE n'a pas fait une folie. (Astral a payé 12,7 fois le bénéfice d'exploitation pour Standard Radio en 2007, en comparaison.) Et les fonds générés par Astral financeront les investissements dans le réseau large bande, a fait valoir George Cope en allant au-devant de la critique.

Au final, c'est une grande transaction à tous points de vue pour BCE. Elle laisse cependant un goût doux-amer dans la bouche des Montréalais, pour reprendre l'expression d'Ian Greenberg. Même si l'essentiel de l'équipe d'Astral reste en poste, Montréal perd un autre siège social.

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