Rona et le pif de la Caisse

Michel Girard
La Presse

C'est le 8 juillet dernier que la société américaine Lowe's a officiellement déposé au conseil d'administration de Rona son offre d'acquisition des actions en circulation du quincailler québécois. Lowe's avait eu précédemment des discussions avec un certain nombre d'actionnaires institutionnels de Rona. À titre de principal actionnaire, la Caisse de dépôt et placement du Québec avait-elle été approchée par Lowe's? On ne le sait pas.

Quoi qu'il en soit, la Caisse a eu un pif incroyable en effectuant dans les semaines précédentes un grand nombre de transactions d'achat des actions du quincailler québécois.

Du 22 au 29 juin dernier, la Caisse a effectué sur le marché 16 transactions d'achat sur Rona. Celles-ci s'ajoutent aux trois autres transactions réalisées peu de temps avant, du 18 mai au 8 juin.

Ces 19 transactions d'achat ont ainsi permis à la Caisse d'augmenter sa part de 1,5 million d'actions additionnelles de Rona, et ce juste avant la forte hausse du cours de l'action. Ce bloc de 1,5 million d'actions a été acquis à un prix moyen de 10,20$. Lors du dévoilement de la tentative d'OPA de Lowe's, mardi dernier (31 juillet), le titre de Rona a touché un haut de 14,49$.

Lowe's offre 14,50$ aux actionnaires de Rona. Grâce à ces 19 transactions, la Caisse engrange ainsi un profit théorique de quelque 6 millions de dollars sur ce bloc de 1,5 million d'actions de Rona acquis à un moment on ne peut plus opportun.

Alors que le titre de Rona explosait lors du dévoilement public de la tentative d'OPA de Lowe's, le 31 juillet, la Caisse a acheté 2,4 millions d'actions additionnelles, à un prix moyen de 14,20$. Pas d'aubaine, cette fois. La Caisse détient maintenant près de 15% des actions de Rona.

Les premières rumeurs concernant l'intérêt de la multinationale américaine Lowe's pour notre quincailler Rona remontent à février dernier.

Et c'est mon collègue Richard Dufour qui, dans son blogue du mercredi 15 février, a été l'un des premiers journalistes à traiter de cette possibilité d'acquisition de Rona par Lowe's.

Il citait l'analyste Anthony Zicha, de la firme de courtage Scotia Capital: «Si le prix est juste, je crois que l'acquisition du réseau de magasins de Rona pourrait cadrer dans la stratégie de croissance de Lowe's.» Le titre de Rona (RON) se négociait à ce moment-là à 9,30$.

Pourquoi Zicha affirmait-il cela? Parce que le président de Lowe's Canada, Alan Huggins, avait précédemment déclaré que Lowe's songeait à réaliser des acquisitions au Canada. Comme Rona est le plus important détaillant et distributeur de produits de quincaillerie, de rénovation et de jardinage au Canada, il allait de soi pour M. Zicha que Rona pouvait intéresser Lowe's.

L'analyste de Scotia Capital désirait ainsi aviser ses clients institutionnels juste avant la présentation du 23 février des résultats trimestriels et annuels de Rona.

Qu'a fait la Caisse devant ses rumeurs d'OPA? Rien!

Un mois plus tard, dans son blogue du 22 mars 2012, Dufour signalait cette fois-là que la firme de courtage Valeurs mobilières Desjardins alimentait elle aussi «la spéculation entourant une transaction/fusion/entente» entre Rona et Lowe's. Selon l'analyste Keith Howlett, écrivait Dufour, la vente de magasins à grande surface de Rona (situés à l'extérieur du Québec) à Lowe's pourrait créer de la valeur.

«Ça reste spéculatif, mais il semble y avoir une capacité excédentaire dans le secteur canadien de la rénovation», disait Howlett.

Qu'a fait la Caisse devant cette intensification de rumeurs au sujet de Rona? Encore rien!

Début avril, les rumeurs se faisaient plus actives. Comme le titre de Rona avait subitement bondi de 12% (à 10,48$), LesAffaires.com se demandait si Lowe's avait mis «la table pour une acquisition» de Rona.

Ma collègue Hélène Baril indiquait que cette hausse du 3 avril faisait suite à une déclaration du chef de la direction financière de Lowe's, Robert Hull. Il a créé, écrivait-elle, une petite commotion en Bourse en affirmant à Reuters que Rona est une entreprise «très intéressante», notamment à cause de son poids dans le marché québécois où son entreprise est absente.

Rona avait subito presto répliqué qu'elle «n'est pas à vendre et qu'elle ne considère pas, à l'heure actuelle, qu'un regroupement avec une autre société serait dans le meilleur intérêt de Rona et de ses parties prenantes».

Est-ce que cette déclaration de Lowe's a incité la Caisse a augmenté sa participation dans Rona? Non!

La Caisse a finalement attendu au 18 mai, soit une semaine et demie après la tenue de l'assemblée annuelle de Rona, pour commencer à s'intéresser à acquérir des actions supplémentaires de notre quincailler québécois.

Comme on sait, le conseil d'administration de Rona a rejeté l'offre de Lowe's. Il a l'appui du Québec inc., notamment celui du ministre des Finances Raymond Bachand, de la direction de la Caisse de dépôt et placement du Québec et de celle du Fonds de solidarité. Le Québec inc. entend multiplier les efforts financiers pour que le contrôle de Rona reste entre les mains des Québécois.

Dans un tel contexte, je ne vois pas comment l'Autorité des marchés financiers pourrait enquêter sur les transactions d'achat effectuées par la Caisse dans les semaines précédant la présentation de l'offre de Lowe's.

Parlant d'offre, les analystes s'attendent à une bonification pouvant atteindre les 18$.

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