Obsolescence programmée, mon oeil!

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«L'obsolescence programmée est essentiellement une légende urbaine qui a acquis une popularité inquiétante», écrit notre chroniqueur Francis Vailles.

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Réunion récente des cadres d'une entreprise convoquée par le nouveau PDG. Sujet : comment rendre nos produits rapidement inutilisables.

«- Alors, comme vous le savez, explique le PDG, notre objectif est d'augmenter nos profits. Je vous demande donc de me suggérer des idées pour que nos produits se détériorent plus vite, de sorte que nos clients les rachètent à nouveau, ce qui fera augmenter nos ventes.

- Attendez, dit la VP marketing. Vous voulez qu'on conçoive de mauvais produits, qui se brisent plus vite? Ne craignez-vous pas de faire rager nos clients, de les pousser vers les concurrents et de mettre l'entreprise en faillite?

- Mais non, mais non, vous ne comprenez rien au nouveau marketing. Pour réussir de nos jours, la recette est bien connue : il faut programmer l'obsolescence de nos produits ou, autrement dit, utiliser notre créativité pour rendre nos produits défectueux après un certain temps.»

Me voyez-vous venir, chers lecteurs? Ce genre de réunion n'a jamais eu lieu et n'aura jamais lieu. L'obsolescence programmée est essentiellement une légende urbaine, selon moi, qui a acquis une popularité inquiétante.

Elle part de la logique tordue que les grandes entreprises complotent systématiquement pour flouer les consommateurs. Qu'elles cherchent sciemment des techniques pour provoquer l'éventuel bris de leurs produits et ainsi doper leurs ventes. En apparence, cette logique tient la route, mais pour quiconque fait des affaires et affronte la vive concurrence, elle est insensée.

Pourtant, la croyance est répandue. Encore cette semaine, le très sérieux Parlement européen a adopté un rapport visant à interdire l'«obsolescence programmée». Le Parlement demande notamment de forcer les entreprises à adopter des critères de résistance pour allonger la durée de vie des produits.

Qu'on me comprenne bien : oui, certains produits deviennent plus rapidement défectueux ou inutiles. Toutefois, leur détérioration rapide ne vient pas d'une manigance ourdie par les fabricants, sauf dans de rares exceptions.

Trois raisons expliquent plutôt le phénomène. D'abord, les entreprises se font une lutte acharnée pour offrir les meilleurs prix aux consommateurs. Matériaux bon marché, coût de main-d'oeuvre plus bas, étapes d'assemblage réduites. Inévitablement, ce processus finit par avoir des répercussions sur la qualité et la durée de vie.

Il est possible, dans certains cas, que le manque de concurrence dans un secteur se traduise par des produits de moindre qualité ou qui exigent d'être changés plus rapidement. Mais dans ce cas, on ne parle pas d'obsolescence, mais d'industries sous-stimulées, avec des clients captifs.

Tous les pays occidentaux ont des lois pour favoriser le maximum de concurrence et empêcher la formation de monopoles. L'objectif, justement : s'assurer que des entreprises n'aient pas un trop grand pouvoir face aux consommateurs et produisent les meilleurs produits aux meilleurs prix.

Deuxième facteur : les coûts élevés de réparation. Pour charcuter les prix, les entreprises font fabriquer un grand nombre de leurs produits dans des pays où le coût de la main-d'oeuvre est ridiculement bas. Résultat : quand les produits deviennent défectueux, ils coûtent une fortune à faire réparer par notre main-d'oeuvre locale, payée beaucoup plus cher.

Tenez, il y a trois semaines, ma machine à espresso italienne achetée il y a 10 ans s'est mise à produire une lavasse imbuvable, avant de rendre l'âme. Déterminés à la ressusciter, nous l'avons apportée chez le réparateur. Facture finale : 170 $, incluant 75 $ de main-d'oeuvre.

Or, devinez quoi : les machines neuves les moins chères se vendent 250 $ avant taxes. Ai-je succombé? Non. De telles machines bon marché ne sont pas de même qualité, d'autres produisant le même liquide pour 600 $, 1100 $ ou 1400 $. Et au bout du compte, la mienne ne finira pas aux poubelles, un bienfait pour l'environnement.

Enfin, dernier facteur, et non le moindre : les avancées technologiques. Dans le monde des télécommunications, par exemple, les téléphones ont connu de telles progressions qu'ils rendent les vieux obsolètes. Les utilisateurs veulent plus de vitesse de téléchargement, plus de mémoire, plus de qualité pour leurs photos, plus de convivialité, etc.

Bien souvent, je vous le concède, les nouveaux gadgets ne sont pas indispensables et ils servent d'attraits pour inciter les consommateurs à renouveler leur téléphone. De plus, les vieux bidules ne sont pas toujours suffisamment réparables, ce qui est bien fâcheux. Mais on est loin du PDG qui réclame aux ingénieurs de mettre une puce dans les appareils programmant leur décès à l'avance.

Pensez aux autos, dont la durée de vie et la qualité sont inégalées, malgré un prix bien plus bas qu'il y a 35 ans, en dollars constants.

Si l'obsolescence programmée était aussi généralisée qu'on le dit, les poursuites se multiplieraient, notamment les recours collectifs. Or, les poursuites sont rarissimes. Quant aux jugements, je n'en ai pas trouvé.

J'approuve tout à fait l'objectif qui vise à augmenter la durée de vie des produits et ainsi réduire le gaspillage. Mais la meilleure chose à faire, selon moi, n'est pas d'adopter une loi pour forcer les entreprises à améliorer la robustesse de leurs produits, mais d'inciter les consommateurs à payer plus pour obtenir de la qualité.




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