Le cri du coeur d'un vieux prof de finance

(Montréal) Il a enseigné la finance pendant 33 ans, formé 4000 étudiants et géré des fonds de retraite pendant 17 ans. L'argent, il connaît ça. Mais aujourd'hui, Jacques Bourgeois s'inquiète avant tout d'une chose: le déclin de la finance à Montréal.

Au fil des ans, l'homme maintenant âgé de 72 ans a observé la lente érosion de la finance montréalaise au profit de Toronto, de New York ou de Londres. «Si on ne se réveille pas bientôt, c'est fini», dit le vieux prof, que nous avons rencontré à son bureau de HEC Montréal.

Il y a trois ans, Jacques Bourgeois a fait le tour des caisses de retraite du Québec pour savoir qui gère l'argent des Québécois. Résultat de son sondage: la part des fonds gérés par des gestionnaires québécois a fondu entre 2005 et 2009, passant de 63% à 53%.

Comme le total des fonds québécois était d'environ 400 milliards de dollars, il estime que ce sont 40 milliards de dollars de fonds qui ont échappé aux gestionnaires québécois sur cette période. Et depuis 2009, la saignée se poursuit, croit-il.

«Aujourd'hui, certains régimes de retraite d'université ont 0% de leurs avoirs placé entre les mains de gestionnaires québécois. Zéro pour cent! Tout est géré par Toronto, Boston, New York ou Londres. Ce sont pourtant des régimes cotisés à même les salaires des profs, payés avec l'impôt des Québécois», dit-il.

Selon lui, le déclin est généralisé. Il touche aussi les services de recherche des maisons de courtage du Québec, qui ont réduit le nombre de leurs analystes au Québec au profit de Toronto et Calgary. «Ce sont des jobs payants. Pas des jobs à 75 000$», dit-il.

Il n'y a pas de doute, les scandales des dernières années, Norbourg et Norshield en tête, ont ravagé les petites boîtes de gestion au Québec. Plusieurs particuliers et fonds institutionnels se sont dit: plus jamais je ne confierai mon argent à de petites boîtes. Vive les grandes firmes! Vive les banques! Vive les Fidelity, Trimark et autres fonds étrangers!

Ces scandales ont marqué l'inconscient collectif et ont nui à la finance montréalaise. Mais il faudra tôt ou tard tourner la page.

Pour tourner cette page, Jacques Bourgeois travaille dans l'ombre. «Dernièrement, j'ai finalement réussi à faire bouger un gros fonds de retraite pour l'inciter à donner des mandats de gestion au Québec. Une affaire de 200-300 millions. Mais ça m'a pris cinq ans», dit-il.

Les gestionnaires québécois sont-ils moins bons? Est-ce la raison du déclin? «Moins bons? Pas du tout. Aux HEC, notre fonds de retraite a obtenu le meilleur rendement des fonds universitaires au Canada sur 10 ans entre 2001 et 2011. Premier au Canada. Et 90% des fonds y sont gérés par des Québécois.»

Bien sûr, il y a une question de taille. Au Québec, les firmes capables d'accepter un mandat de 10 à 100 millions de dollars d'une caisse de retraite ne sont pas légion. Il y a Fiera Capital, Jarislowsky Fraser, Letko Brosseau et Hexavest, entre autres, mais après, la taille diminue rapidement.

Jacques Bourgeois croit que les grands investisseurs institutionnels devraient encourager la relève, comme aux États-Unis. Dans certains états au sud de la frontière, dit-il, les caisses de retraite sont encouragées à confier 1% de leur actif sous gestion à des gestionnaires émergents.

Ce n'est pas nécessairement le cas au Québec. À la Caisse de dépôt et placement, par exemple, environ 91% des fonds sont gérés à l'interne et le reste est géré par des gestionnaires externes établis au Québec (environ 0,8%) ou hors Québec (environ 8,2%), nous indique l'institution.

La Caisse a recours aux services de firmes externes du Québec pour gérer des investissements boursiers, des placements privés et des fonds de couverture, essentiellement. Il ne s'agit pas nécessairement de gestionnaires émergents, cependant.

Selon le porte-parole Maxime Chagnon, la Caisse connaît très bien le marché du Québec et du Canada, qu'elle gère donc à l'interne. C'est ce qui explique qu'elle a davantage recours à des gestionnaires hors Québec pour ses besoins, dit-il. «Notre choix est fonction de l'expertise, des besoins et des marchés qu'on couvre.»

Mais Jacques Bourgeois n'en démord pas. «Toutes les semaines, je reçois l'appel d'une jeune firme de gestion de fonds qui tente d'avoir des mandats institutionnels. Mais il n'y a rien à faire», raconte l'ex-professeur.

C'est clair, il y a des risques. Il y aura toujours des risques. Les fonds institutionnels devront faire leurs devoirs et enquêter avant de décaisser les fonds. Toutefois, favoriser des gestionnaires d'ici forme la relève et crée des emplois payants sans qu'il n'en coûte un sou de subvention au gouvernement. Et il met des PME locales sur le radar, explique M. Bourgeois.

En effet, le financier de Toronto à qui l'on confie la gestion des petites capitalisations a nécessairement une meilleure connaissance des entreprises locales. «L'univers du gestionnaire, c'est davantage son patelin. On connait mieux ce qui est proche. En faisant gérer les petites capitalisations à Toronto, nos PME retiennent moins l'attention et leur valeur boursière finit par être moindre», dit-il.

Bref, Jacques Bourgeois lance un cri du coeur. L'objectif n'est pas de faire gérer 100% de nos fonds par des Québécois, mais chaque pourcentage additionnel représente 4 milliards. Convaincu?

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Commentaires (7)
    • Bonjour M. Vailles ,
      Le vrai problème , c'est l'endettement de la population de la
      classe moyenne au Québec et de ne pas avoir assez d'épargne pour être autonome financièrement et moins à l'ancre du gouvernement du
      Québec et de son développement économique et sociale .
      Paul Morissette , Drummondville

    • Bonjour M. Vailles
      J?ai lu avec beaucoup d?intérêt votre chronique référée en titre qui confirme d?ailleurs les points de vues exprimés par 2 autres auteurs. (articles ci-joints)
      ? Montréal Financier se meurt - Les Affaires, 13 déc. 2012 - Par Bernard Mooney
      ? Un vide à combler - Finance et Investissement, 1er déc. 2012 - Par Jean-François Parent
      Je partage donc le cri du c?ur de votre Prof de finance.
      J?ai été très surpris d?apprendre (au dire de la Caisse) que 0.8% des actifs sont gérés par des gestionnaires externes établis au Québec. ?uvrant dans l?espace des gestionnaires de fonds depuis près de 20 ans je connais très peu de gestionnaires qui ont des allocations d?actifs à gérer venant de la Caisse. Ce qui m?amène à conclure ? si c?est le cas ? que le 0.8% (plus de 1.2 $ milliards) comprend tous les placements de la Caisse gérés par des fonds d?investissement privés, (Novacap, Teralys, Champlain Capital, tout l?immobilier etc ) - ce qui n?a rien à voir avec le thème central de votre chronique.
      Lorsque la direction de la Caisse porte son chapeau nationaliste Québécois ? elle parle principalement de ses investissements dans l?industrie manufacturière ? PME Québécoises -et non pas
      au niveau de mandats donnés à des gestionnaires de fonds Québécois.
      Si vous avez l?occasion vous voudrez peut-être vérifier auprès de la caisse si mes impressions sont justes.
      Merci pour votre article ? vous contribuez à sensibiliser les décideurs sur le fait que ?Montréal financier se meurt et qu?il y a urgence de combler ce vide.

    • Je souhaite une retraite intéressante à un de mes anciens professeurs dont je salue le courage de défendre des anciens étudiants qui peinent à percer dans un marché de plus en plus dominé par des intérêts étrangers. Les financiers d'ici ne sont pas plus mauvais que les autres, surtout si on considère qu'ils sont en meilleure position pour s'informer à propos des entreprises locales, comme on le mentionne dans l'article. En effet, la recherche sur le terrain peut donner d'excellents résultats, comme en témoignent les résultats obtenus en suivant cette approche par l'investisseur Warren Buffet, par exemple. Mais Warren Buffet n'est pas venu souvent au Québec, peut-être même jamais. Alors, confions la gestion de la portion de nos actifs financiers que l'on veut investir ici à des gens d'ici, à l'instar de la Caisse de dépôt et de placement du Québec.

    • Je travaille à Montréal pour un gestionnaire basé à Toronto. À peine plus de 10% de nos actifs appartiennent à des clients du Québec. A l'inverse, nos concurrents comme Fiera ont des gestionnaires basés à Toronto. La situation est plus nuancée qu'elle n'apparait.
      Une hypothèse pour le déclin relatif de Montréal:
      la fiscalité. En plus d'être plus loin des clients et des entreprises étudiées et de devoir se déplacer plus souvent, nos employés payent plus d'impôts sans recevoir de meilleurs services en retour.

    • Bonjour,
      j'aimerai ajouter un point au votre. Actuellement, les universités Québécoises forment des diplômés qui ne se font pas engager au Québec et partent au profit de Toronto, Londres, New York, Chicago etc. Il y a une très très grande réticence de la part des institutions québécoise à engager des gens très diplômés que les provinces ou pays étrangers se font un plaisir de récupérer. C'est un très gros bénéfice pour ces provinces, d'autant plus qu'elles ne paient pas leur scolarité. Actuellement, je suis moi même titulaire d'un doctorat de mathématique et d'une maîtrise en finance computationnelle et je me fais couper l'herbe sous le pied par des gens qui n'ont pas la formation demandée pour les postes sur lesquels je postule. A l'inverse, je suis toujours appelé par les banques de Toronto ou des USA pour d'éventuels emplois, que je refuse pour l'instant pour des raisons familiales. Éventuellement, moi aussi je vais quitter le Québec qui a investit beaucoup d'argent dans ma formation pour une autre province ou bien je vais changer de domaine, puisque je reçois des sollicitations du milieu de la santé. Il semble que le Québec ne soit pas enclin à valoriser ses diplômés, que ce soit en finance ou dans les milieux connexes (économie, mathématiques etc.). A l'inverse, les universités de l'Ontario ou des Etats Unis ont cette culture de la valorisation des diplômes et reconnaissent les talents, ce qui explique peut être aussi une partie du problème.
      Emile

    • D'un autre lecteur:
      Étant nous-même un gestionnaire émergent avec moins de 50 millions de dollars d'actifs sous gestion, je peux vous confirmer que l'article reflète très bien l'environnement actuel.

    • D'un lecteur touché:
      Merci d?avoir écrit votre chronique. C?est tellement vrai alors que l?on voit notre communauté s?effriter peu à peu. Ce n?est pas facile d?être reconnu et accepté au Québec. Cela fait plus de 12 ans que mon organisation a choisi d?ouvrir son bureau a Montréal au lieu de Toronto et le plus difficile pour nous est d?être reconnu au Québec et non dans le reste du Canada.

      Nous sommes parmi les « entre autres » gestionnaires de portefeuille institutionnels de votre chronique qui peuvent prendre des mandats de $10MM et plus avec plusieurs clients entre $100MM et $200MM en mandats d?actions canadiennes mais le plus difficile pour nous est de percer le Québec. Nos premiers clients ont été au Canada anglais : Alberta, BC et Ontario. Nous avons finalement réussi à percer un peu le Québec dans les 2 dernières années mais sur les $2 milliards que l?on gère en actions canadiennes pour nos clients intentionnels, très peu est représenté par des clients du Québec. Parfois on a l?impression qu?on nous met sur un standard plus élevé parce qu?on est ici. Pourtant, en choisissant le Québec comme place d?affaire, on aurait pensé que l?on aurait un pourcentage plus élevé du Québec, genre 40% de nos actifs.

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