Quand Québec inc. suscite la méfiance

Quelle désolation que les révélations de la commission Charbonneau pour les gens d'affaires! L'impact sur leur crédibilité est dévastateur et il leur faudra probablement plusieurs années pour s'en remettre.

Que des mafieux fassent des passe-passe pour se remplir les poches, on le savait. Que des entrepreneurs en construction manipulent aussi bien le cash que le marteau, on le savait aussi. Mais les révélations de l'ingénieur Michel Lalonde, jugées très crédibles, viennent mettre dans le bain l'essentiel des grandes firmes de génie au Québec: SNC-Lavalin, Dessau, Groupe SM, etc. Et pas seulement les porteurs de valises, mais les hauts dirigeants.

Comment se fait-il qu'aucun patron n'ait dénoncé la situation pendant toutes ces années? Qu'aucun n'ait mis son poing sur la table pour dire, ça suffit?

Pour le grand public, ces firmes d'ingénieurs sont directement associées au monde des affaires et à l'activité économique. Quand leurs patrons corrompent le milieu politique avec l'aide indirecte de la mafia, c'est tout le monde des affaires qui voit sa réputation ternie.

Désormais, il est permis de penser que toute politique proposée par le milieu des affaires sera jugée suspecte. Les entrepreneurs ont trop de paperasses? Bien fait pour eux, il faut les contrôler. Les impôts sont trop élevés? Bien oui, regarde qui parle! Les marchés sont trop réglementés? Ya! right...

Certes, l'antipathie d'un certain public envers le monde des affaires ne date pas d'hier. La rémunération excessive des patrons et les crises financières avaient déjà fait grimper l'audimètre de la colère, faut-il dire. Les manifestants du printemps érable, après Occupy Wall Street, n'étaient pas tous dans la rue pour les droits de scolarité...

Cependant, le milieu des affaires au Québec a déjà eu bien meilleure réputation. Rappelez-vous les années 1980-1990, où les discours des gens d'affaires étaient vus comme paroles d'évangile. Rappelez-vous l'aura des Laurent Beaudoin, Jean Coutu et autres Charles Sirois. Les patrons avaient alors une meilleure cote que les curés.

Au milieu des années 90, un sondage CROP plaçait d'ailleurs les chefs d'entreprise au sommet de l'opinion publique, avec un taux de confiance de 45%. Ils devançaient les journalistes (40%), le clergé (37%), les syndicats (22%) et les politiciens (9%). Les Québécois avaient l'impression de s'être affranchis de l'Église et de ne plus dépendre du seul État providence. Cet état de grâce des dirigeants d'entreprise est clairement derrière nous.

Pour ajouter au cynisme ambiant, voilà que de nouvelles révélations de la GRC viennent secouer la multinationale SNC-Lavalin, ce fleuron québécois de 32 000 employés. Les renseignements sont contenus dans un document de la GRC que trois médias ont réussi à obtenir, dont La Presse, après une âpre lutte devant les tribunaux.

Le témoignage de la caporale Brenda Makad y est digne d'un roman d'espionnage de Robert Ludlum. Elle parle de pots-de-vin versés par deux hauts dirigeants de SNC-Lavalin au régime dictatorial de Khadafi, de juteux contrats, de transferts de fonds de plus de 160 millions vers Malte, Milan, Genève, Tripoli... La GRC y raconte même comment deux hauts dirigeants de SNC-Lavalin auraient participé à une tentative d'évasion de la famille Khadafi vers le Mexique.

En réaction, la direction de SNC-Lavalin a déclaré qu'elle n'était pas au courant de tous les faits rapportés dans le mandat et qu'à tout événement, ces faits n'étaient aucunement prouvés.

Évidemment, les gens d'affaires ne sont pas tous tordus; la plupart font des affaires légitimes. Mais la perception est devenue aussi importante que la réalité. Or, plus que quiconque, les entrepreneurs savent à quel point la confiance est un élément central en affaires, que cette confiance est longue à bâtir et qu'elle peut rapidement s'effriter.

Les chambres de commerce, le Conseil du patronat et les autres associations patronales devraient réfléchir aux effets de la Commission et s'affairer à redorer le blason des gens d'affaires.

Car quoi qu'on dise, le point de vue des entrepreneurs est très important. Ce sont eux qui, par leur travail acharné, concurrencent le monde et créent des emplois. Ce sont eux qui sont les plus aptes à allouer un volume optimal de ressources pour créer un maximum de richesse... à la condition que ce soit fait dans les règles.

Dans tout ce brouhaha, il y a au moins une bonne nouvelle. La commission Charbonneau et les enquêtes policières donnent des résultats. Aujourd'hui, la vérité est choquante, mais notre système démocratique et sa liberté de presse auront permis de crever l'abcès et d'assainir les pratiques d'affaires pour plusieurs années. Imaginez si on était resté les bras croisés!

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Commentaires (3)
    • @ M. Vailles, je l'ai fait croyez moi, lorsque je me suis "délisté" je leur ai dit (et écrit) exactement pourquoi, et j'encourage d'autres à faire de même. C'est l'argent qui parle à la fin.

    • Je ne peux qu'encourager les ingénieurs et autres professionnels comme vous, M. Gasston, à faire pression sur les associations pour changer les choses.

    • Comme d?habitude, le comportement criminel d?une minorité vient salir tout le monde. J?ai quitté l?Ordre des Ingénieurs car cette dernière ne fait aucun effort pour défendre la réputation des Ingénieurs du Québec. Lisez les journaux, on salit ?les ingénieurs? à tour de bras pour les agissements criminels de peut-être une centaine, alors qu?il y a des dizaines de milliers d?Ingénieurs qui font un travail honnête. Tout ce que je peux faire en contrepartie, c?est de cesser de payer ma cotisation à un organisme inutile.

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