L'endettement étudiant, un lourd fardeau

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Chaque semaine, la rubrique Train de vie répond à une question sur vos finances personnelles. Pour soumettre la vôtre: traindevie@lapresse.ca
Selon le sondage, 33% des parents ont augmenté... (Photo Marco Campanozzi, Archives La Presse)

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Photo Marco Campanozzi, Archives La Presse

Selon le sondage, 33% des parents ont augmenté leurs dettes pour aider leurs enfants à payer leurs études ou à combler d'autres besoins.

Dave a fait de longues études, dans un secteur spécialisé du génie, qui ne s'enseignait dans aucune université québécoise. Il a dû s'expatrier dans une autre province pendant cinq ans et demi. Et comme ses parents ne pouvaient l'aider financièrement, il s'est tourné vers la banque pour financer sa formation.

Résultat: ses dettes s'élevaient à 110 000 $ quand il a obtenu son diplôme. Il devait 55 000 $ en prêt étudiant au gouvernement et 55 000 $ sur une marge de crédit bancaire. «Je savais que ma dette représenterait un gros fardeau, mais j'étais confiant quant aux perspectives d'emploi dans mon domaine et j'étais motivé à rembourser rapidement», dit le jeune homme.

Il a obtenu son premier emploi il y a deux ans à Montréal, assorti d'un salaire de 61 000 $. Depuis, Dave s'emploie à liquider sa dette le plus vite possible : il y consacre 1300 $ par mois. Il lui reste 86 000 $ à payer. Au rythme actuel, il aura tout remboursé dans six ans. Comme il n'a pas beaucoup de dépenses pour le moment, il en profite. «Je vis avec des colocataires, je n'ai pas de voiture et je suis assez peu dépensier», souligne-t-il.

Le jeune ingénieur a hâte d'être débarrassé de ses dettes, mais il se demande si c'est une bonne stratégie de les rembourser de façon aussi intensive, au détriment de l'épargne. Il réserve 100 $ chaque mois pour se constituer un REER. Un autre 100 $, soit 2 % de son salaire, va dans un fonds de pension offert par son employeur qui y verse le même montant, pour un total de 4 % de son salaire. «Je me demande si je devrais ralentir le remboursement de mes dettes et consacrer une somme plus importante à mon REER, explique Dave. Comme je ne paie pas des intérêts très élevés sur mes prêts et que j'ai obtenu un rendement de 12 % sur mon REER cette année, ça me fait réfléchir.»

Il se demande aussi si l'achat d'une propriété pourrait être une décision judicieuse. Il s'est d'ailleurs qualifié pour une hypothèque de 120 000 $ auprès de son institution financière. «C'est sûr qu'avec une telle somme, je ne peux pas acheter un palace, reconnaît-il. Je regarderais pour une maison mobile sur la Rive-Sud. Je pourrais la rénover et la revendre à profit dans quelques années.»

PORTRAIT

Dave, 27 ans

Ingénieur depuis deux ans

Salaire : 61 000 $

Dettes d'études :

110 000 $ à sa sortie de l'université

86 000 $ aujourd'hui

soit 34 000 $ sur une marge de crédit à 3,5 %

et 52 000 $ du programme provincial d'aide financière, à 3,9 %

REER : 4000 $

Régime de retraite de son employeur : 1800 $

Dépenses :

Remboursement de la marge de crédit : 1000 $/mois

Remboursement du prêt étudiant : 329 $/mois

Loyer et autres dépenses de logement : 550 $/mois

Nourriture : 400 $/mois

Loisirs : 150 $/mois

Transports en commun : 75 $/mois

Assurances : 100 $/mois

SOLUTION : Payer ses dettes ou épargner? Les deux!

Chercher à réduire ses dettes le plus vite possible est un réflexe très sain. Surtout que les statistiques montrent un taux d'endettement qui ne cesse de gonfler et plombe les finances des ménages. Mais si Dave est prêt à assumer un certain risque, qu'il est discipliné et que l'ampleur de ses créances ne l'indispose pas trop, il peut sans doute faire travailler son argent plus efficacement et épargner davantage tout en remboursant ce qu'il doit.

Mais pas en achetant une propriété, souligne Raphaël Hainault, planificateur financier pour la Financière des professionnels. «Il n'a pas assez de marge de manoeuvre pour acquérir une maison, si on tient compte de tous les frais connexes», note l'expert.

Pour un prêt hypothécaire de 120 000 $ amorti sur 25 ans, les mensualités seraient de 569 $, soit environ ce que Dave paie pour son logement. Mais actuellement, les frais de chauffage, d'électricité et d'accès à internet sont compris dans son loyer. Pour une future maison, il faudrait ajouter tous ces frais, en plus des taxes foncières, des assurances, de l'entretien et des frais d'utilisation d'une voiture, puisque Dave ne croit pas qu'il pourrait vivre en banlieue sans véhicule.

«Toutes ces dépenses peuvent facilement atteindre 1000 $ par mois», calcule rapidement M. Hainault. Or, c'est ce qu'il paie chaque mois pour rembourser sa marge de crédit. L'achat d'une maison laisserait à Dave peu de liquidités pour payer ses dettes, puisqu'il affirme que son train de vie actuel est déjà très frugal et qu'il lui serait difficile de se serrer la ceinture encore d'un cran.

Les gens ont tort de voir l'achat d'une maison comme un investissement, souligne Raphaël Hainault. «On sort d'une période de 10 ans de croissance exceptionnelle des valeurs, mais ça n'arrivera plus. Il ne faut pas penser faire de l'argent avec une maison.» Même si Dave a une âme de bricoleur et qu'il retape une maison mobile en décrépitude pour la rendre plus attrayante, il n'est pas certain qu'il y trouve son compte. Ces maisons ne sont généralement pas de grande qualité, et les «parcs à roulottes» sont rarement des secteurs très recherchés. Les perspectives d'augmentation de valeur sont plutôt minces, en regard des investissements exigés, selon l'expert. «Son meilleur investissement actuellement, c'est son loyer à 550 $», dit-il.

Miser sur le REER

Par contre, Dave pourrait explorer les possibilités que lui offre son REER. Étant donné les sommes versées dans son régime de retraite, il aurait le droit de mettre environ 8500 $ par année dans son REER. S'il voulait cotiser au maximum, il pourrait ralentir le remboursement de sa marge de crédit : au lieu d'y consacrer 12 000 $ par année, il réduirait ses paiements à 3500 $. Sa cotisation REER lui vaudrait un remboursement d'impôts de 3300 $, qui irait alors au paiement de la marge de crédit. Résultat : plus d'argent dans son REER (qui pourra servir éventuellement à un régime d'accession à la propriété [RAP]) et une dette qui diminue tout de même substantiellement. Pour la première année, l'avantage pour Dave serait de 1560 $.

Les bénéfices de la cotisation maximale au REER pour Dave :

Aujourd'hui En cotisant au REER au maximum

Cotisation REER 1200 $/an 8500 $/an

Remboursement d'impôts 450 $/an 3300 $/an

Remboursement de la marge de crédit (incluant le montant du remboursement d'impôts)

12 450 $/an intérêts : 1010 $

6800 $/an intérêts : 1100 $

Capital : 11 440 $

Capital : 5700 $

Remboursement du prêt étudiant 3950 $/an 3950 $/an

REER + paiement de capital sur la marge 12 640 $ 14 200 $

En y consacrant 6800 $ par année plutôt que 12 000 $, le remboursement de la marge de crédit prendrait environ six ans au lieu de trois.

Les placements REER de Dave ont de bonnes chances de prendre de la valeur à un rythme plus rapide que les intérêts prélevés sur ses prêts. Comme il a du temps devant lui, il peut se permettre des placements plus audacieux, dont le rendement moyen devrait être de 6 %, calcule Raphaël Hainault. S'il a l'intention de se servir de ces épargnes dans le cadre d'un RAP, il devrait cependant être plus prudent, pour réduire le risque de voir ses placements piquer du nez au moment où il aura besoin de les décaisser.

Après trois ans, si Dave continue au rythme actuel, il en aura fini avec sa marge de crédit, qui lui aura coûté 1850 $ en intérêts. Dans son REER, il aura 4000 $, puisque ses placements auront rapporté 400 $.

S'il choisit la seconde option, il aura liquidé sa marge de crédit dans 6 ans, après avoir payé 3700 $ en intérêts. Son REER contiendra alors 62 800 $, soit une plus-value de 11 800 $.

PERSPECTIVE : Des étudiants payants pour les banques

Au moment de l'obtention de leur diplôme, 30 % des étudiants en médecine auront une dette de plus de 100 000 $. Pour 19 % d'entre eux, la somme due dépassera 160 000 $, selon un sondage de l'Association médicale canadienne.

Un tel fardeau financier est monnaie courante dans des disciplines où les études sont longues et exigeantes. Ces domaines sont aussi, souvent, ceux qui offrent à leurs finissants les meilleures perspectives d'emploi, avec des salaires supérieurs à la moyenne. Ces étudiants sont donc courtisés par les banques, prêtes à leur allonger l'argent dont ils ont besoin pour terminer leur formation à l'abri du besoin.

Sur leur site web, les institutions financières indiquent que les étudiants en médecine et en dentisterie peuvent obtenir jusqu'à 150 000 ou 200 000 $ en marge de crédit. Pour ceux qui se destinent à la pharmacie, à l'optométrie, à la médecine vétérinaire, au droit, au génie, à la comptabilité, qui font un MBA ou qui sont inscrits à un autre programme menant à une carrière bien rémunérée, les banques accordent de 50 000 à 150 000 $.

«Nous sommes des clients rêvés pour les banques, qui sont là pour faire le plus d'argent possible avec le moins de risque possible, observe le Dr Joseph Dahine, président de la Fédération des médecins résidents du Québec (FMRQ). Les étudiants en médecine abandonnent rarement leurs études, qui durent plusieurs années, au cours desquelles ils ne paient que les intérêts. C'est presque sûr qu'ils vont rembourser le capital, mais après avoir payé combien de fois le montant de départ en intérêts?»

Cancres des finances personnelles?

Les étudiants qui veulent emprunter 10 000 ou 20 000 $ se font offrir 100 000 $ sur un plateau d'argent. «Mais il n'y a pas de coaching offert sur la gestion financière, déplore le Dr Dahine. Certains se laissent tenter et s'achètent une voiture, prennent un bel appartement, se paient des vacances.»

Pendant les années de résidence, les salaires ne sont pas encore très élevés. Les futurs médecins reportent encore le remboursement de leur dette, qui grossit. C'est aussi à cette étape de leur vie, entre 25 et 32 ans, qu'ils prennent des décisions importantes comme se marier, avoir des enfants, acheter une maison. Le stress financier provoqué par tous ces engagements est l'une des principales causes de consultation auprès du service d'aide aux résidents de la FMRQ, dit Joseph Dahine.

«Souvent, nous sommes très préoccupés par notre réussite professionnelle et nous ne prenons pas le temps de nous informer sur les questions financières, ajoute-t-il. Mais les mauvaises habitudes nous suivront toute notre vie. Il n'est pas rare de voir des médecins repousser l'âge de leur retraite parce qu'ils n'ont pas assez épargné.»

La Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) a dénoncé, dans un rapport déposé en 2011, le fait que certaines banques appellent «fonds de roulement» leurs marges de crédit pour étudiants, alors qu'il s'agit d'un prêt. La FEUQ avait demandé l'intervention du gouvernement pour baliser la sollicitation des étudiants par les institutions financières, notamment en interdisant «la fausse représentation en matière d'endettement étudiant, selon laquelle le crédit peut permettre de passer à travers ses études universitaires à l'abri des tracas financiers, et sur la rentabilité future des études», et en les obligeant à «énoncer clairement les conséquences d'un changement de programme ou d'un abandon scolaire sur le remboursement de la dette».

Les facultés de médecine disent faire plus d'efforts pour sensibiliser les étudiants aux risques de l'endettement. Par exemple, les futurs médecins de l'Université de Montréal ont accès, depuis 2011, à un atelier par année sur les questions financières. Mais seulement 15 % d'entre eux y assistent, reconnaît Isabelle Duchesnay, du Bureau d'aide aux étudiants et résidents. À l'étape de l'externat, ces formations sont cependant obligatoires, pour informer les étudiants des règles financières qui les touchent en tant que travailleurs autonomes.

Selon le président de l'Association des étudiants en médecine de cette institution, Louis-Philippe Thibault, la plupart des étudiants utilisent le crédit judicieusement. «Nous savons que nous sommes particulièrement sollicités par les institutions financières, qui commanditent certains de nos événements, mais nous ne sommes pas aveugles face à cela», dit-il.

QUELQUES CHIFFRES :

Endettement moyen des étudiants québécois : 13 967 $

Dette auprès du Programme de prêts étudiants : 47 %

Dette auprès d'une institution financière : 35 %

10 % des étudiants prévoient s'endetter de plus de 25 000 $

Dette moyenne des étudiants canadiens : 23 000 $

Source: Fédération étudiante universitaire du Québec, 2011

Faillites chez les étudiants ayant reçu l'aide financière de l'État :

2006-2007 : 1241

2009-2010 : 1863

Hausse de 50 % en 3 ans

(En 2010, le délai après lequel un failli peut être libéré de son prêt étudiant est passé de dix ans à sept ans, ce qui a vraisemblablement contribué à faire augmenter le nombre de faillites.)

Coût d'une année d'études universitaires au Québec en 2010-2011 : 12 000 $

Droits de scolarité : 2172 $

Frais de logement, transports et autres : 5250 $

Source: Ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport

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