L'école à l'ère de l'austérité

Le réseau des commissions scolaires aurait subi des... (Photo Olivier Jean, Archives La Presse)

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Le réseau des commissions scolaires aurait subi des compressions de près de 800 millions depuis 2010.

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Ulysse Bergeron, Stéphane Champagne

Collaboration spéciale

La Presse

De coupes en coupes, les budgets de nos écoles diminuent chaque année, si bien que certaines communautés pourraient être appelées à contribuer davantage, notamment au moyen de campagnes de financement. Des intervenants du milieu de l'éducation se prononcent.

Financer l'école par des collectes de fonds

La pression financière est forte sur les commissions scolaires et leurs écoles. Le réseau des commissions scolaires aurait subi des compressions de près de 800 millions depuis 2010. La facture pourrait-elle être refilée aux parents par un accroissement du nombre de campagnes de financement ? Des intervenants du milieu se prononcent.

Septembre 2010. L'école primaire Plein-Soleil de Candiac ouvre ses portes. Une campagne de financement est lancée afin de recueillir des dons auprès de parents et d'entreprises locales. L'objectif : construire un parc récréatif et éducatif. La campagne, qui remporte un franc succès, mènera à la construction du parc dans les prochains mois.

Pourquoi opter pour une campagne de financement ? « Ici, les parents sont surtout issus du privé. Ils sont habitués de faire des campagnes de financement et d'avoir des réalisations presque immédiates. Ils ne voulaient pas nécessairement attendre 10 ans avant que le parc soit réalisé », explique Andrew Tanner, directeur adjoint de l'école.

Le cas de l'école Plein-Soleil n'est pas unique. La diminution du financement public de l'éducation publique pousserait les écoles québécoises à recourir davantage aux campagnes de financement, selon les observations de la Fédération de l'enseignement (FSE-CSN).

« Les besoins demeurant constants, à mesure que le financement diminue, on n'a pas d'autre choix que d'aller chercher l'argent ailleurs », souligne Jacques Tondreau, conseiller au dossier éducation à la Fédération de l'enseignement.

Si les campagnes de financement permettant le réaménagement d'une cour d'école ne sont pas une pratique nouvelle au Québec, Jacques Tondreau rappelle que certaines ont servi à financer des biens nécessaires à l'apprentissage. Il cite l'exemple d'une collecte de fonds d'une école de la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys de Montréal où des élèves ont vendu du chocolat pour financer l'achat de pupitres.

La pression financière s'est intensifiée au cours des dernières années, constate Gaston Rioux, président de la Fédération des comités de parents du Québec. Les surplus des écoles qui pouvaient jusqu'alors être injectés dans certains services, activités ou infrastructures relèvent de l'histoire ancienne. « Les commissions scolaires et les écoles n'ont plus cet oxygène. »

En effet, la moitié des commissions scolaires sont déficitaires et de nouvelles compressions sont à prévoir. Le premier budget du ministre des Finances du Québec, Carlos Leitao, présenté en juin dernier, prévoit une nouvelle réduction de 150 millions dans le budget alloué aux commissions scolaires.

« Je ne veux pas être prophète de malheur, mais je crois que nous allons traverser des mois et des années difficiles », dit Gaston Rioux, notant que les parents devront « rester vigilants » pour que la facture ne soit pas refilée par des initiatives comme les campagnes de financement.

CHANGEMENT DE PARADIGME

Le président de l'Association des cadres scolaires, André Lachapelle, estime pour sa part que les compressions amèneront des établissements à revisiter leur mode de financement.

Il cite l'exemple des cours d'école pour lesquelles les communautés pourraient devoir contribuer davantage : « La situation pourrait mener à l'accélération de campagnes de financement auprès d'entreprises de la région ou d'activités de financement comme la vente de chocolat ou l'organisation de soupers-bénéfice. C'est envisageable, mais pour l'instant, ce n'est pas ce qu'on constate. »

Tous s'entendent sur un aspect : le recours aux campagnes de financement pourrait faire accroître les inégalités entre les écoles.  

« Les ressources financières des parents, mais également les ressources organisationnelles et leurs réseaux de contacts, ne sont pas les mêmes selon qu'on se trouve dans un milieu aisé ou défavorisé », explique André Lachapelle, président de l'Association des cadres scolaires.

À ce sujet, une enquête publiée en 2006 par la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants et la FSE-CSN mentionnait ce risque. Selon les données recueillies, les écoles du Québec amassaient en moyenne 14 000 $ grâce aux campagnes de financement. Toutefois, les sommes recueillies variaient de 300 $ à 200 000 $ selon les écoles.

« C'est un écart notable. La mécanique sociale étant ce qu'elle est, les écoles favorisées le seront encore plus. En milieu défavorisé la capacité de mobilisation et de réseautage n'est pas la même. Du coup, les sommes amassées sont moindres », résume Jacques Tondreau de la FSE-CSN.

Il souligne que la « commercialisation des écoles du Québec » serait moins forte que celle observée dans le reste du Canada. En s'appuyant sur l'enquête, il dit : « Ici, à l'exception des campagnes de financement, il n'y a que d'une façon marginale des programmes incitatifs, des commandites et des publicités dans nos écoles. Ces méthodes ne font pas partie de notre culture. »

CAMPAGNES DE FINANCEMENT AU CANADA

  • 73 % des écoles s'y livrent pour des excursions scolaires.
  • 49 % de toutes les écoles collectent des fonds pour l'achat de livres de bibliothèque (dont 60 % des écoles primaires).
  • 92 % des éducatrices dépensent pour du matériel de classe et des activités scolaires pour leurs élèves.
Sources : enquête 2006 de la FCE, CCPA

L'ABC des campagnes de financement

Encadrées par la Loi sur l'instruction publique, les campagnes de financement en milieu scolaire doivent respecter des règles strictes. Quelles sont les procédures à suivre ? Gaston Rioux, président de la Fédération des comités de parents du Québec (FCPQ), en dresse les paramètres.

Quel est le principal aspect à considérer lorsqu'on organise une campagne de financement ?

Tout d'abord, il faut garder en tête qu'au Québec, l'école publique est gratuite. Une campagne de financement ne peut donc pas servir à alléger les obligations qu'ont les commissions scolaires et les écoles en vertu de la Loi sur l'instruction publique. On ne peut amasser de l'argent pour acheter des romans que l'école doit légalement fournir, par exemple. Les campagnes de financement doivent être perçues pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire des bonus qui servent à améliorer des activités éducatives déjà existantes.

Cela peut prendre la forme d'améliorations dans la cour d'école ou de voyages éducatifs en lien à un cours de langue... Par ailleurs, il faut s'assurer de les organiser en fonction de la capacité de payer des parents. Les enfants issus de milieux défavorisés ne doivent pas être pénalisés.

Qui encadre les campagnes de financement et les collectes de fonds ?

Le pivot de toutes les initiatives est le conseil d'établissement, une instance qui regroupe des parents, des enseignants et d'autres professionnels d'une école. C'est le conseil qui approuve la programmation que propose la direction de l'école. Du coup, c'est lui qui détermine les activités qui seront gratuites et obligatoires de celles qui seront financées autrement. La commission scolaire créera un fonds destiné à chaque campagne de financement. Afin de s'assurer que l'argent amassé serve bien aux activités ou services, il faut détailler les objectifs de chaque campagne qui est mise sur pied. En tout temps, mieux vaut tenir le conseil d'établissement au courant de nos démarches. Il n'est pas recommandé d'agir en solo lorsqu'il est question d'argent.

Qu'arrive-t-il en cas de surplus ?

Les surplus peuvent servir à financer d'autres activités ou services. Toutefois, il est conseillé de prévoir ce que nous ferons avec ces sommes, et cela, dès la phase de développement. Dans une école publique, il n'y a généralement pas de difficulté à trouver des endroits où investir.

LA LOI SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET LES CAMPAGNES DE FINANCEMENT :

MATÉRIEL

(art. 7) L'élève [...] a droit à la gratuité des manuels scolaires et du matériel didactique requis pour l'enseignement des programmes d'études [...]. Ce droit à la gratuité ne s'étend pas aux documents dans lesquels l'élève écrit, dessine ou découpe.

SORTIES ÉDUCATIVES

(art. 90) Le conseil d'établissement peut organiser des services éducatifs autres que ceux qui sont prévus par le régime pédagogique, y compris des services d'enseignement en dehors des périodes d'enseignement pendant les jours de classe prévus au calendrier scolaire ou en dehors des jours de classe [...]. (art. 91) Il peut en outre exiger une contribution financière des utilisateurs des biens ou services offerts.

FINANCEMENT

(art. 94) Le conseil d'établissement peut [...] solliciter et recevoir toute somme d'argent par don, legs, subvention ou autres contributions bénévoles de toute personne ou de tout organisme [...] désirant soutenir financièrement les activités de l'école. Il ne peut cependant solliciter ou recevoir des dons [...] incompatibles avec la mission de l'école.

Du financement différent

Technologies de l'information et consommation font de plus en plus la paire dans le merveilleux monde des campagnes de financement. Ce qui n'empêche pas certaines personnes d'organiser des collectes de fonds dites plus traditionnelles, mais néanmoins originales. Voici trois modes de financement qui n'ont plus rien à voir avec la vente de chocolats, de billets de tirage, voire de calendriers.

UN AMAZON PHILANTHROPIQUE

Ancien grand patron de Leucan, Michel Nadeau est passé maître dans l'art de recueillir des fonds. « Les "dons purs" sont en perte de vitesse, et il faut presque dépenser 50 cents pour chaque dollar récolté », déplore-t-il. Épaulé par Chantal Lecours, spécialisée en communications, et Marcel Boisvert, fondateur du site LesPACS, M. Nadeau a créé la Fondation Mano, une boutique en ligne qui sera en service cet automne. Toute entreprise qui vend sur Fondationmano.ca accepte de faire un don d'au moins 20 % sur chacune de ses ventes. Le consommateur décide à qui il veut offrir une partie de ce don. Les fondations, écoles et autres associations sportives seront assurées de recevoir au minimum 9 % de ces 20 % sans avoir à lever le petit doigt.

FAIRE D'UNE PIERRE DEUX COUPS

Amasser de l'argent pour ses activités scolaires en allant au supermarché, à la quincaillerie, au poste d'essence, etc. C'est le modus operandi des élèves du programme international à l'école secondaire l'Envolée de Granby. Par le truchement du site canadien FundScrip.ca, ils vendent des cartes-cadeaux prépayées d'une centaine de marchands. Les ristournes varient de 2 à 10 %. Certains élèves s'y prennent dès le troisième secondaire pour payer leur voyage dans un pays hispanophone à la fin de leurs études secondaires. « Un garçon a amassé 1500 $ à ce jour. Il a développé tout un réseau à qui il vend des cartes », explique la Sheffordoise Chantal Bossé, dont les deux garçons ont utilisé ce mode de financement.

WOODSTOCK À L'ÉCOLE

Afin de favoriser (et surtout de financer) l'essor des arts et de la culture à l'école primaire Parkview, où il enseigne à Granby, Luca Marcone a préféré miser sur l'originalité. Au lieu de demander aux jeunes de vendre des babioles à leurs famille et amis, il a choisi d'organiser un « Music Festival » à la fin de l'année scolaire. Prix d'entrée : 7 $ par adulte ou 15 $ par famille. Sorte de Woodstock dans la cour d'école, cet événement, qui en était à sa deuxième présentation, a permis d'amasser en juin dernier près de 2000 $. Même Alex Nevsky, étoile montante de la chanson pop québécoise, y a fait une apparition en compagnie de sa nièce, qui étudie en première année.

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