Économie du partage: la revanche des consommateurs?

Être conduit chez vous dans la voiture d'un particulier, vivre quelques jours... (PHOTO LA PRESSE CANADIENNE)

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Être conduit chez vous dans la voiture d'un particulier, vivre quelques jours dans le logement d'un Parisien, louer la scie ronde d'un voisin, ou son auto, trouver un amant des animaux pour garder pitou pendant vos vacances, embaucher de l'aide pour assembler un meuble en kit...

Voici un échantillon de ce qu'offrent diverses plateformes électroniques, qui permettent aux consommateurs de contourner les canaux commerciaux habituels pour faire des affaires entre eux.

Propulsée par les nouvelles technologies facilitant les échanges, l'économie du partage explose : selon une étude de PricewaterhouseCoopers, elle représentera un marché de 335 milliards dans 10 ans, par rapport à 15 milliards en 2013.

Les entreprises traditionnelles (taxis, hôtels) crient à la concurrence déloyale, puisque ces réseaux échappent aux règles et aux lois qu'eux doivent respecter. Mais le Bureau de la concurrence fédéral est d'avis que « ces nouveaux modèles d'affaires ont le potentiel nécessaire pour offrir d'importants avantages aux consommateurs en stimulant la compétition ». Résultat : diminution des prix et meilleurs services.

« On redonne le pouvoir aux individus », clame le directeur général d'UberX pour le Québec, Jean-Nicolas Guillemette. Cette application permet à des particuliers au volant de leur propre auto de conduire des passagers, comme un taxi. « Ça permet aux gens de gagner de l'argent avec les actifs qu'ils ont. Une voiture est garée 96 % du temps, mais elle coûte très cher, alors UberX permet d'en réduire le fardeau financier, poursuit M. Guillemette. C'est la même chose pour une maison : pourquoi ne pas l'utiliser pour générer un revenu quand on ne l'occupe pas ? »

ÉCONOMISER GRÂCE AUX NOUVEAUX RÉSEAUX

Emanuele Setticasi est un adepte de la consommation collaborative. Il a logé chez des particuliers à Istanbul, Londres, Chicago et Paris grâce au site Airbnb. Il se déplace en BIXI et utilise les voitures en libre-service de Car2Go ou Auto-Mobile. Il vend et achète des meubles, appareils électroniques et autres produits sur les sites web de petites annonces.

« Sur la page Facebook du groupe Bazar Villeray, mon quartier, quelqu'un annonçait un meuble télé. Après quelques messages, j'ai appris que la vendeuse était ma voisine d'en face ! J'ai traversé la rue et ramené le meuble sur mon dos. Pas mal moins compliqué qu'une visite chez IKEA. »

-- Emanuele Setticasi, travailleur autonome dans le secteur des médias

Il est motivé par la protection de l'environnement, la réutilisation des biens et le désir d'économiser. Mais aussi parce que les entreprises traditionnelles ne répondent pas toujours à ses besoins : pour voyager en famille, louer un appartement est beaucoup plus pratique que descendre à l'hôtel, souligne-t-il.

PERTES POUR LE FISC ?

« Par contre, je sais que c'est une économie parallèle et qu'il y a des taxes qui se perdent là-dedans », ajoute Emanuele Setticasi.

En effet, les taxes de vente ne sont pas toujours prélevées sur ces transactions. Et ceux qui y offrent leurs services ou vendent des produits déclarent-ils leurs revenus au fisc ?

« Probablement pas. Le problème du travail au noir a toujours existé, mais avec la multiplication de ce type d'échanges, il prend encore plus d'ampleur. »

-- Allison Christians, professeure de droit fiscal à l'Université McGill

En début de semaine, un reportage de La Presse mettait en lumière la structure complexe de l'entreprise Uber, qui lui permet sans doute d'éviter de payer des impôts au Canada sur les revenus qu'elle tire du service UberX, grâce à des filiales internationales basées aux Pays-Bas et aux Bermudes.

En plus de l'évasion fiscale, l'économie du partage soulève des questions quant à la protection des travailleurs. Si quelqu'un décide de gagner sa vie comme chauffeur pour UberX, ou d'offrir d'autres services par l'intermédiaire d'une plateforme d'échanges, il n'est pas couvert par l'assurance-emploi ni par les protections prévues à la Loi sur les normes du travail, comme le salaire minimum ou les vacances payées, souligne Allison Christians.

Certains consommateurs ont l'impression de prendre une douce revanche sur les grandes entreprises qui font des profits mirobolants et de regagner du pouvoir en utilisant ces applications. Mais Airbnb et Uber sont devenues des entreprises milliardaires en peu de temps et sont aussi à la recherche de profits pour leurs investisseurs. Certains accusent aussi Uber d'exploiter les travailleurs.

LES AUTORITÉS SÉVISSENT

Les autorités gouvernementales invoquent la protection des usagers pour justifier leur réticence à permettre les activités d'UberX et Airbnb. La Ville de Montréal estime que les chauffeurs d'UberX sont dans l'illégalité, puisqu'ils n'ont pas de permis de taxi ; deux d'entre eux se sont récemment fait saisir leurs voitures.

Le ministère du Tourisme a de son côté mené des enquêtes sur des particuliers offrant leur logement sur Airbnb et déposé plusieurs accusations pour hébergement touristique illégal, parce que la taxe d'hébergement de 3,5 % n'est pas prélevée sur ces transactions. On souligne aussi que les hôtels et auberges doivent se conformer à plusieurs règles pour assurer la sécurité des clients.

Un représentant d'Airbnb, qui a répondu à nos questions par courriel, souligne que la taxe d'hébergement est déjà prélevée sur les transactions dans certaines villes, comme San Francisco et Amsterdam, et que l'entreprise discute avec Québec à ce sujet. Les appartements annoncés sur la plateforme ne sont pas inspectés, mais « [leur] système d'évaluation par les usagers permet à chacun de témoigner de son expérience, ce qui encourage fortement les hôtes à offrir des logements sûrs et accueillants », écrit le porte-parole de l'entreprise, Peter Huntingford.

Ces services devraient être mieux encadrés, mais les règles doivent être modernisées pour tenir compte des nouvelles technologies, souligne Noah Zon, coauteur d'un récent rapport sur l'économie du partage. « C'est l'occasion pour les gouvernements de réviser leurs règlements, en pensant aux consommateurs et à l'intérêt public, en cherchant à stimuler la concurrence et l'innovation, tout en assurant aux travailleurs des revenus décents et de bonnes conditions », dit-il.

Inutile de tenter de faire fermer les entreprises qui offrent de tels services, selon M. Zon. « Si les consommateurs veulent les utiliser, quelqu'un va trouver un moyen de répondre à la demande, dit-il. Il faut plutôt trouver un moyen de les encadrer le mieux possible. »

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