L'avarice, un péché capital démodé

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Il y a certainement une dimension tactile au et une dimension visuelle à manipuler une grande quantité d'argent, soutient Marie J. Lachance, professeure titulaire en sciences de la consommation à l'Université Laval.

Marc Tison
Marc Tison
La Presse

Les paiements électroniques et les cartes de crédit ont-ils fait disparaître l'amour immodéré des pièces sonnantes et trébuchantes ? Peut-être n'est-il pas possible d'être grippe-carte comme on était autrefois grippe-sou.

Signe des temps: le mot avarice lui-même est passé de mode. Il est relégué maintenant au discours religieux, attaché qu'il est au répertoire des péchés capitaux.

«Le paiement par carte a certainement diminué la possibilité de développer l'amour ou le plaisir de toucher à l'argent et d'en avoir un montant «lourd ou épais», observe Marie J. Lachance, professeure titulaire en sciences de la consommation à l'Université Laval. Il y a certainement une dimension tactile à ce plaisir et une dimension visuelle aussi. Les jeunes enfants ont encore ce plaisir d'obtenir une grosse pièce dorée contre de petites pièces blanches ou noires, ou leurs premiers dollars en papier... et d'en voir plusieurs.»

L'argent, sous forme de pièces ou de billets, concrétise dans la matière un potentiel latent de dépenses. Pour l'avare classique, tout l'attrait, tout le plaisir, réside dans ce potentiel, plutôt que dans son actualisation. Mais la société de consommation valorise l'inverse. Il ne s'agit pas de cacher l'argent qu'on possède, mais de montrer celui qu'on n'a pas.

Signe des temps

Signe des temps, sans doute, on parle beaucoup plus des acheteurs compulsifs que des thésaurisateurs compulsifs. «C'est l'envers de l'avarice, observe Solange Lefebvre, anthropologue, théologienne, et titulaire de la chaire Religion, culture et société à l'Université de Montréal. À l'époque de Séraphin, il n'y avait pas grand-chose à acheter. Le rapport physique à l'or a peut-être été remplacé par le rapport physique à des biens consommés et totalement inutiles.»

L'avare disparaît-il avec la monnaie et les coupures? «C'est comme si l'expression avait perdu sa métaphore, ou son incarnation matérielle», relève Mme Lefebvre, qui a relu Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon, il y a quelques années. «Mais pour moi, le problème est toujours là. J'ai entendu beaucoup de récits de personnes âgées dont un parent avait des attitudes similaires, c'est-à-dire de maintenir sa famille dans la pauvreté et d'économiser des sous. Dans le roman sur Séraphin, il y a la notion de dissimulation. J'entends encore parler parfois de gens qui vivent toute leur vie très pauvrement, et ont caché à leurs proches des économies considérables qu'ils découvrent après leur mort. Ils ne parlent pas d'avarice, mais c'est vraiment le cas.»

Pour Marcel Fournier, professeur de sociologie à l'Université de Montréal, l'accumulation et la thésaurisation, symptomatiques de l'avarice traditionnelle, sont encore bien présentes.

«L'avare a-t-il disparu? Nombreux sont ceux qui aujourd'hui comme hier cherchent à accumuler des choses: du patrimoine, du capital économique, des biens culturels comme des oeuvres d'art, du capital symbolique et de la renommée - le fameux quelques minutes de gloire de Andy Warhol - etc.»

Entre-temps, le répertoire des péchés personnels - le répertoire des excès néfastes - s'est déplacé vers le plan social. «Le péché contre l'environnement est le grand péché, actuellement», souligne Solange Lefebvre.

Le péché n'est plus celui de nuire à ses proches en ne dépensant rien, mais de nuire à la nature en dépensant trop.

34,5

Population totale du Canada en millions (2011)

75

Nombre de cartes de crédit (Visa et Mastercard) en circulation au Canada en millions (2012)

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