Quand Cupidon et Cupidité se lancent des flèches!

Hélène Belleau, professeure et Delphine Lobet, docteure en... (Photo Olivier Jean, La Presse)

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Hélène Belleau, professeure et Delphine Lobet, docteure en sociologie. Les deux auteures de l'ouvrage L'amour et l'argent, qui sera publié à la saint Valentin, travaillent à l'INRS Urbanisation Culture Société.

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Marc Tison
La Presse



Pour la première fois, une enquête en profondeur révèle comment les Québécois gèrent les finances de leur couple. Discussion sur l'oreiller et argent sous le matelas... Bas de laine et bas de nylon... Rendre la monnaie de sa pièce... Bref, parlons mode (de gestion)...

« On n'est pas si organisés », confesse Camille, un peu gênée.

Ne t'en fais pas, c'est le cas de la plupart des jeunes couples.

Mère d'un poupon de 1 an, Camille a 28 ans. Elle habite en appartement avec son conjoint de fait, du même âge qu'elle.

La gestion des finances du couple s'est mise en place en douceur. « Ça s'est pas mal fait naturellement, dit-elle. Au début, on payait le loyer moitié-moitié, c'était évident. Puis à partir de là, tout s'est pas mal enclenché naturellement. »

Quand elle est devenue enceinte, il leur a fallu déménager dans un logement un peu plus vaste. « On a un peu discuté comment on allait se diviser les choses, pour que ça s'équivaille à peu près. »

L'arrivée du bébé n'a pas changé notablement la gestion des finances. « Le lait, les couches : une fois c'est moi qui achète, l'autre fois ça va être mon chum. On n'a pas vraiment fait plus d'organisation pour ça. »

Pour l'instant, elle touche un meilleur salaire que son ami. À l'occasion, elle paie plus que sa part d'épicerie.

« On n'est pas vraiment à la cenne près là-dedans. On n'a pas de compte conjoint. À la fin, je pense que ça s'équivaut. »

Un jeune couple typique...

CUPIDON OU CUPIDITÉ ?

Les couples sont de plus en plus individualistes, surtout en matière d'argent ?

Faux.

La plupart du temps, Cupidon l'emporte sur la cupidité.

« Les couples sont beaucoup plus solidaires qu'on le pensait », indique Hélène Belleau, professeure à l'INRS Urbanisation Culture Société, dont les recherches portent sur la famille, le couple et l'usage social de l'argent.

« Il y a un discours sur l'individualisme galopant chez les couples, alors que c'est carrément le contraire qui se passe. Sept couples sur dix gèrent ensemble, qu'ils soient mariés ou en union libre. » - Hélène Belleau, professeure à l'INRS Urbanisation Culture Société

Cette donnée est une des surprises qui émergent du guide L'amour et l'argent, écrit conjointement par Hélène Belleau et la docteure en sociologie Delphine Lobet, chercheuse à la même institution. L'ouvrage paraît le 14 février - fête de saint Valentin, patron des finances personnelles.

Il s'appuie sur une enquête exhaustive dans laquelle 3250 personnes ont révélé comment les finances de leur couple étaient gérées. « C'est la première fois qu'on avait des données là-dessus, souligne Hélène Belleau. C'est vraiment une première canadienne. »

DEUX STRATÉGIES... ET L'EXCEPTION QUÉBÉCOISE

Les stratégies de gestion des finances du couple se divisent en deux grandes catégories. Les revenus peuvent être mis en commun pour pourvoir aux dépenses communes, mais également, en tout ou en partie, aux dépenses personnelles.

Sinon, ce sont les dépenses qui sont partagées entre les conjoints, chacun conservant le contrôle sur ses revenus. Ce partage peut être plus ou moins rééquilibré, selon l'écart de revenu.

Sous cet aspect, le Québec est encore une fois une société distincte : l'union libre n'est pas synonyme d'indépendance des comptes. On observe chez nous peu de différence entre les conjoints de fait et ceux qui sont mariés : en majorité, ils collectivisent leurs revenus, d'une manière ou d'une autre.

« Quand on regarde la littérature internationale, de façon générale, les couples mariés gèrent ensemble, et les couples en union libre gèrent séparément. Ce n'est pas le cas ici. Carrément. Ça, c'est une grosse surprise », s'étonne Hélène Belleau.

Un parallèle doit être tracé avec les connaissances juridiques. « De 40 à 50 % des couples en union libre pensent que c'est pareil d'être marié ou en union libre », indique-t-elle.

VIVE L'UNION LIBRE ET MARIÉE !

Si les couples québécois en union libre se considèrent comme aussi engagés que dans un mariage, il leur apparaît donc normal de gérer comme un couple marié, c'est-à-dire avec une gestion plus ou moins commune des revenus.

« C'est tout à fait cohérent. »

Cohérent, mais mal avisé. « Être marié et en union libre, ce n'est pas pareil et ça a des conséquences importantes », rappelle-t-elle.

Par exemple, le partage du patrimoine familial à la fin de l'union - séparation ou mort - ne s'applique pas aux conjoints de fait.

« Le problème, c'est que les gens, chaque année, se font dire que c'est pareil, parce qu'ils sont traités de la même façon dans leur rapport d'impôt », souligne Mme Belleau.

Mais l'explication réside également dans la logique amoureuse qui prévaut au sein du couple, particulièrement dans les premières années de la relation.

LA RÉFUTABLE LOGIQUE AMOUREUSE

L'amour est aveugle et - par conséquent - ne regarde pas les chiffres ?

Pas tout à fait.

Même au début de leur relation, les conjoints ne sont pas irrationnels, soutient Hélène Belleau.

« Ils raisonnent de façon tout à fait logique, mais selon une autre logique. Une logique amoureuse, une logique familiale, qui dit que dans le couple, ce n'est pas du donnant-donnant. On donne un jour, et éventuellement les choses vont s'équilibrer à plus long terme. »

L'ennui, c'est que la théorie ne se vérifie pas toujours.

La psychologue clinicienne Jocelyne Bounader observe la contrepartie dans sa pratique, où la gestion de l'argent est une des principales causes de conflits conjugaux.

« Une des situations les plus fréquentes, c'est la question de savoir qui contribue à quoi : parfois, les gens demandent une contribution 50-50 alors que les deux n'ont pas du tout les mêmes revenus. Et même si au départ, les deux étaient d'accord là-dessus, avec les années, ça finit par causer beaucoup de ressentiments. » - Jocelyne Bounader, psychologue clinicienne

« Pour différentes raisons, poursuit-elle, les gens n'ont pas vraiment réfléchi et n'étaient pas vraiment conscients des implications. »

En effet, l'enquête menée par Hélène Belleau révèle que chez quatre couples sur dix, le mode de gestion des finances s'est installé naturellement, sans réelle discussion.

La notaire et planificatrice financière Guylaine Lafleur incite les couples qu'elle rencontre dans son bureau à prendre tôt les précautions nécessaires. « On perçoit toujours une sorte de malaise, surtout quand il y a un déséquilibre au niveau des actifs ou des revenus, remarque-t-elle. Il y a un inconfort, parce que les gens ont peur que l'autre perçoive ça comme un manque d'amour. »

Elle réplique avec l'argument massue : « Je vous en parle parce qu'il y a quand même 50 % des mariages qui se terminent par un divorce. »

- Pas nous, on s'aime !

La jeunesse, qu'elle soit d'âge ou d'amour, se sent toujours invulnérable.

Quatre modes de gestion des finances dans un couple

PARTAGE 50-50

ORGANISATION

Les dépenses communes (logement, nourriture, enfants, télécommunications...) sont partagées également entre les deux conjoints. Chacun est responsable de ses dépenses personnelles.

AVANTAGES

Respect de l'autonomie

Une fois les responsabilités acquittées, chacun dépense à sa guise.

Stratégie souvent choisie par les jeunes ou nouveaux couples, et ceux dont les revenus sont relativement équivalents.

INCONVÉNIENTS

Discipline de comptabilité régulière

Source de discussions sur la nature commune d'une dépense

Le partage peut devenir inéquitable lorsqu'un faible écart initial s'élargit au fil du temps.

MISE EN COMMUN DES REVENUS

ORGANISATION

Les revenus sont mis en commun et servent à payer autant les dépenses communes que personnelles.

AVANTAGES

Simplicité.

Idéal de solidarité, chacun contribue au bien commun selon ses moyens.

Équilibre de l'épargne, si elle est elle aussi collectivisée.

INCONVÉNIENTS

Le plus haut revenu entraîne une plus grande légitimité sur l'allocation des dépenses.

Restriction inconsciente ou non des dépenses personnelles du conjoint qui gagne le moins.

Tension sur les priorités de dépenses, ou contrôle des dépenses de l'autre.

Peut avoir de tragiques conséquences pour le conjoint de fait désavantagé en cas de rupture.

GESTION AU PRORATA DES REVENUS

ORGANISATION

Les dépenses communes sont payées par chacun en proportion de son apport aux revenus du couple.

AVANTAGES

Chaque conjoint conserve son indépendance et la gestion de ses dépenses personnelles.

Le couple reconnaît l'apport du conjoint qui investit davantage de temps dans le quotidien de la famille.

INCONVÉNIENTS

Gestion serrée et astreignante des dépenses.

Ce sera souvent le nom du conjoint au revenu le plus élevé qui sera accolé aux actifs importants nécessitant un emprunt : voiture ou gros électroménagers, par exemple.

En cas de grands écarts de revenus, difficulté à suivre le rythme et épargner pour le conjoint moins nanti.

ALLOCATION DOMESTIQUE

ORGANISATION

Un montant est versé régulièrement au conjoint le moins nanti pour les dépenses du ménage qui sont à sa charge, et idéalement pour ses dépenses personnelles et son épargne.

AVANTAGE

Autonomie du conjoint sans revenu

INCONVÉNIENT

Sentiment de dépendance




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