Philanthropie: pourquoi les Québécois sont moins généreux

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Un groupe d'employés passe la journée à Moisson... (Photo fournie par la Financière Sun Life)

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Un groupe d'employés passe la journée à Moisson Montréal. Les Québécois préfèrent donner de leur temps que de leur argent quand vient le temps d'aider les autres.

Hélène Baril

Étude après étude, les résultats se ressemblent. Les Québécois se classent bien mal quand on mesure les dons pour les bonnes causes. Ils sont même bons derniers à l'Indice de générosité 2013 calculé par l'Institut Fraser, la plus récente de ces compilations.

Ce genre de calcul fait toujours sourire Yvan Comeau, titulaire de la Chaire sur la culture philanthropique de l'Université Laval.

«On dit que les Québécois sont moins généreux. C'est vrai, mais ça s'explique», dit-il.

D'abord, il est question ici uniquement de dons en argent, ce qui n'est qu'une des formes de la philanthropie, précise le professeur. Ensuite, le système philanthropique québécois fonctionne différemment, selon lui.

La grande différence entre le Québec et le reste du Canada, c'est la religion, dit-il. Les organisations religieuses, qui récoltent les dons les plus importants, sont infiniment moins nombreuses au Québec que dans le reste du Canada.

Le don religieux est en net déclin au Québec, tandis qu'il reste très important dans le reste du pays, souligne Yvan Comeau.

Le professeur estime en outre que la philanthropie ne peut pas être mesurée uniquement en dons en argent. «Les dons les plus importants, au Québec comme ailleurs, se font en temps.»

Selon lui, on peut avancer que 372 millions d'heures sont consacrées bénévolement à ces diverses causes chaque année au Québec. Rémunérées au salaire minimum de 10$ l'heure, ça vaut près de 4 milliards de dollars, soit davantage que les dons annuels en argent qui totalisent 1 milliard, note-t-il.

Les Québécois donnent moins et ils donnent davantage en temps qu'en argent. C'est ce qui explique que le crédit d'impôt pour dons de charité est peu utilisé dans la société distincte.

Moins à donner

Si les Québécois sont moins généreux, c'est d'abord parce qu'ils sont moins riches. Leur revenu médian par famille, à 68 000$, est inférieur à celui des autres Canadiens, qui atteint 76 000$. En fait, le revenu familial médian est plus bas qu'au Québec dans seulement deux provinces: la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick.

Le revenu disponible par habitant, une autre mesure de la capacité à donner, est aussi beaucoup plus bas au Québec. En 2012, il était de 26 347$, loin derrière la moyenne canadienne de 29 907$. Les Québécois sont à l'avant-dernier rang des dix provinces (devant l'Île-du-Prince-Édouard) pour ce qui est du revenu disponible, soit ce qui reste dans leurs poches une fois les impôts payés.

Les grosses fortunes sont un phénomène relativement récent au Québec. En 1982, par exemple, le club sélect du 1% des Québécois les plus riches comptait seulement 37 705 personnes. Trente ans plus tard, leur nombre avait grimpé à 61 765.

C'est ce qui explique que les grands mécènes sont encore rares au Québec. Seulement 9% peuvent y être considérés comme grands donateurs, contre 22% au Nouveau-Brunswick, 25% en Ontario et 27% en Alberta.

En principe, plus le revenu familial augmente, plus on est généreux. Ainsi, au Canada, ce sont les Albertains qui sont à la fois les plus riches et les plus généreux.

Une générosité qui varie

Selon Statistique Canada, 2010

Don moyen au Québec : 208 $

Don moyen au Canada : 446 $

Selon l'Institut Fraser, 2011

Don moyen au Québec : 655 $

Don moyen au Canada : 1519 $

85 % des Québécois ont fait un don en 2010, autant que les autres Canadiens (84,1 %).

Les 35-54 ans sont les plus nombreux à donner.

Les 55 ans et plus font les dons les plus élevés.

Coûts annuels des crédits d'impôt : 185 millions

Où vont les dons?

Santé et hôpitaux et services sociaux : 46 %

Religion : 20 %

Organismes subventionnaires : 11 %

Organismes internationaux : 9 %

Éducation et recherche : 5 %

Arts et culture : 3 %

Autres : 6 %

Source: Statistique Canada (2010)

Des milliers de mains tendues

Fondations et organismes de bienfaisance au Canada : 86 592

Fondations et organismes de bienfaisance au Québec : 1988

Dons totaux

175 milliards aux États-Unis

8,7 milliards au Canada

1 milliard au Québec

Source : Institut Fraser et Statistique Canada

Distribution des dons importants

358 $ et plus en 2010

Québec : 9 %

Terre-Neuve-et-Labrador : 18 %

Ontario : 25 %

Alberta : 27 %

Stephen Jarislowsky admet sans complexes qu'il donne non... (Photo André Pichette, La Presse) - image 3.0

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Stephen Jarislowsky admet sans complexes qu'il donne non pas parce qu'il est motivé par les crédits d'impôt, mais parce qu'il a «trop d'argent».

Photo André Pichette, La Presse

Donner aux plus riches

Le Québec est la province qui accorde les crédits d'impôt les plus généreux à ceux qui donnent. L'ensemble des contribuables paie donc pour encourager la tranche la plus riche de la société à donner à ses causes préférées et en retirer tout le crédit. Doit-on continuer dans cette voie?

La question se pose, alors que le gouvernement Marois vient d'augmenter encore l'aide fiscale aux donateurs dans le secteur de la culture. C'était une des principales recommandations du groupe de travail sur la philan-

thropie culturelle au Québec. Le groupe était composé de représentants du monde des affaires, dont Pierre Bourgie, un des grands mécènes du Québec, et Sophie Brochu, présidente et chef de la direction de Gaz Métro.

C'est pourtant au Québec que les crédits d'impôt sont les plus généreux, puisqu'ils permettent de récupérer près de la moitié des dons de 200$ et plus. Récemment, le gouvernement québécois a bonifié ce crédit d'impôt pour les premiers dons au secteur culturel. Un don de 5000$ ne coûtera que 1162$ et un don de 25 000$ reviendra à 6519$ avec l'aide fiscale bonifiée.

Les plus riches de la société devraient-ils être ainsi encouragés par l'ensemble des contribuables à faire des dons qui augmentent leur notoriété et qu'ils feraient peut-être de toute façon?

C'est une question légitime en cette période de détresse budgétaire. L'aide fiscale aux dons coûte chaque année 185 millions au trésor québécois.

Pour avoir beaucoup réfléchi à cette question, le professeur Comeau pense que ce n'est pas cher payé pour tisser des liens sociaux précieux. «La philanthropie fait en sorte que des liens de confiance s'établissent dans la société, dit-il. Sans ça, c'est chacun pour soi dans la société, et je n'aimerais pas vivre dans cette société-là.»

Les Québécois donnent par compassion, parce qu'ils croient à une cause ou parce qu'ils désirent contribuer à la société. Dans cet ordre, selon Statistique Canada et l'Institut de la statistique du Québec.

Seulement 16% des donateurs disent que leur générosité est motivée par les crédits d'impôt.

Des scientifiques ont déjà établi que donner rend heureux et réduit le stress. Il y a toutes sortes de bonnes raisons pour donner, mais la principale est aussi la plus simple, selon le financier Stephen Jarislowsky. «C'est parce qu'on a trop d'argent, c'est tout», dit-il.

Seuls les «fanatiques» auront toujours besoin de plus d'argent pour consommer davantage, selon lui. «Moi, je donne parce que j'ai trop d'argent», admet-il sans ambages.

Stephen Jarislowsky et sa femme Gail sont des philanthropes bien connus à Montréal pour leur contribution aux secteur de l'éducation et des arts.

Ce n'est pas le genre de Stephen Jarislowsky de vouloir avoir son nom sur un édifice, mais il réclame les crédits d'impôt auxquels ses dons lui donnent droit.

«J'ai peut-être trop d'argent, mais j'estime qu'il y en a déjà beaucoup trop qui va au gouvernement», dit-il.

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