La police intriguée par des actionnaires d'Amaya

Dans les années 90, Salvatore Cazzetta a été... (PHOTO ARCHIVES LA PRESSE)

Agrandir

Dans les années 90, Salvatore Cazzetta a été condamné à 12 ans de prison aux États-Unis dans une affaire d'importation de cocaïne. C'est un peu après sa sortie de prison, en 2004, que cet ancien chef des Rock Machine est passé chez les Hells Angels. Il est aujourd'hui considéré comme l'une des têtes dirigeantes de ce groupe.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

En juin dernier, une PME de Pointe-Claire, Amaya, devenait un géant des jeux de hasard sur l'internet avec une acquisition de 4,9 milliards US. Après quatre mois d'enquête, La Presse a découvert que les policiers se penchent sur des achats d'actions réalisés par des membres du crime organisé avant que l'annonce de la transaction ne fasse exploser le titre en Bourse.

La police s'interroge sur la présence de gens liés au crime organisé parmi les investisseurs qui ont acheté des actions en Bourse de l'entreprise Amaya avant que cette dernière n'acquière le géant internet PokerStars, en juin dernier.

Parmi ces investisseurs, on retrouve Salvatore Cazzetta, l'un des dirigeants des Hells Angels au Québec, affirment quatre sources policières. Et plusieurs autres membres du crime organisé, d'origines diverses, détenaient aussi des actions d'Amaya au moment de la transaction de 4,9 milliards US, selon nos sources.

La Sûreté du Québec est bien au courant de la situation, mais le dossier est entre les mains de la Gendarmerie royale du Canada (GRC). Plus précisément, à la GRC, c'est l'Équipe intégrée de la police des marchés financiers (EIPMF) qui gère ce dossier. Cette escouade a pour mandat de prévenir les «fraudes graves sur les marchés financiers qui menacent la confiance des investisseurs et la stabilité économique du pays».

À la GRC, le responsable des communications, François Gagnon, affirme qu'il n'y a «pas d'enquête criminelle pour le moment entourant Amaya». Certaines sources policières nous disent toutefois que la GRC en est à la collecte d'information qui précède l'ouverture d'une enquête, qui porterait sur la présence de membres du crime organisé parmi les actionnaires ou ex-actionnaires.

Il n'a pas été possible de parler à Salvatore Cazzetta, mais l'une de ses connaissances au fait de la transaction nous a indiqué que la somme qu'il a investie serait de 10 000$. «C'est un investissement personnel et minime», a-t-elle affirmé.

La Presse n'a pu savoir à quel moment précis M. Cazzetta a acheté les actions ni s'il les détient toujours. Son avocate, Anne-Marie Lanctôt, a refusé de faire des commentaires. Il n'a pas davantage été possible de faire confirmer les sommes globales investies par des membres du crime organisé.

Selon nos informations, la présence de gens liés au crime organisé sur la liste des actionnaires a été signalée dans le cadre de l'enquête que mène l'Autorité des marchés financiers (AMF) sur de possibles délits d'initié sur le titre d'Amaya. Rien ne permet toutefois de dire que le motard ait obtenu de l'information privilégiée avant la transaction ou même qu'il est l'un des sujets d'enquête de l'AMF.

Joint par La Presse, le PDG d'Amaya, David Baazov, se montre stupéfait. «Ces gens n'ont aucun lien avec Amaya. N'importe qui peut acheter des actions en Bourse; nous n'avons rien à nous reprocher [...] Si la police et l'AMF savent ce que vous me dites, alors qu'ils leur barrent le chemin (stop them)», dit l'homme d'affaires de 34 ans.

Le 12 juin, l'acquisition par Amaya d'Oldford Group et de son site PokerStars a fait exploser la valeur des actions d'Amaya. Dans les semaines précédant la transaction, le titre d'Amaya est passé de 5$ à 12$, dans un volume anormalement élevé. Trois mois plus tard, le titre valait plus de 35$.

La transaction a fait de la firme de Pointe-Claire la plus importante entreprise de jeux de hasard en ligne au monde, avec un chiffre d'affaires de 1,3 milliard US et les deux tiers des parts de marché.

Peu après la transaction, Amaya a modifié ses statuts concernant l'actionnariat pour tenir compte des exigences des organismes de réglementation des jeux de hasard, est-il indiqué dans sa circulaire de direction. Désormais, Amaya peut racheter tout actionnaire ou groupe d'actionnaires jugé indésirable qui détiendrait plus de 5% des actions de l'entreprise, indique la circulaire de direction.

De plus, le conseil d'administration d'Amaya compte parmi ses membres un général américain à la retraite, et parmi ses consultants un ex-commissaire de la GRC et un ex-policier de la police provinciale de l'Ontario.

Québec, New Jersey, Californie...

Amaya espère utiliser PokerStars pour reconquérir le marché américain. Une semaine après la transaction, elle a demandé un permis au New Jersey pour pouvoir y offrir des jeux de hasard en ligne. Elle cible également la Californie, mais une loi en préparation pourrait interdire l'attribution d'un permis à une entreprise qui a déjà été sanctionnée par les autorités américaines, ce qui risquerait d'exclure PokerStars.

Il y a quatre ans, le site américain de PokerStars avait été débranché dans la foulée d'accusations de fraude et de blanchiment d'argent par le FBI contre d'anciens dirigeants. Ces derniers avaient accepté de payer une amende de 731 millions US en 2012 sans toutefois admettre de méfait.

L'exploitant de PokerStars, Oldford, est situé à l'île de Man, un paradis fiscal au large du Royaume-Uni. Les serveurs informatiques qui hébergent les jeux y sont restés après l'acquisition par Amaya. Avant 2008, les serveurs de PokerStars étaient sur la réserve mohawk de Kahnawake, en banlieue de Montréal, selon un reportage du Toronto Sun publié il y a cinq ans.

Au Québec, Amaya est sur les rangs pour devenir fournisseur de jeux en ligne accrédité par Loto-Québec. La société d'État est incapable de concurrencer efficacement les sites privés illégaux, notamment autochtones, et le gouvernement du Québec a annoncé son intention de sous-traiter le service au secteur privé dans son budget du 26 mars afin de contrer l'évasion fiscale. Une fois l'entente conclue, «l'opérateur [privé] deviendra le fournisseur exclusif de ce jeu de hasard et d'argent en ligne au Québec».

Le 10 décembre dernier, l'AMF a effectué des perquisitions au siège social d'Amaya, à Pointe-Claire, et dans les bureaux des courtiers Placements Manuvie, à Dorval, et Canaccord, au centre-ville de Montréal.

Le 8 avril, le tribunal a finalement levé l'interdit de publication qui pesait sur le mandat de perquisition rédigé par l'AMF pour son enquête entourant de possibles délits d'initié.

Le document, largement caviardé, révèle notamment que quatre personnes sont soupçonnées d'avoir communiqué de l'information privilégiée à des investisseurs et que les ordinateurs de trois employés d'Amaya ont été saisis.

De plus, on y apprend que les organismes réglementaires du Royaume-Uni et de l'Ontario avaient aussi constaté des transactions anormales sur le titre d'Amaya avant l'achat de PokerStars. Enfin, 15 employés du courtier Manuvie, à Dorval, sont visés par l'enquête, selon le mandat.

«L'enquête révèle que des individus, détenteurs d'une information privilégiée, auraient transmis cette information à plusieurs personnes. Ces personnes ont ensuite profité de cette information et transigé sur les titres d'Amaya», peut-on lire dans le mandat.

Les allégations de délits d'initié du mandat n'ont pas été prouvées en cour et l'AMF n'a intenté aucune poursuite. L'organisme n'a pas voulu émettre de commentaires.

- Avec la collaboration de Vincent Larouche et Kathleen Lévesque

Partager

La Presse Affaires vous suggère

publicité

publicité

publicité

publicité

image title
Fermer