Levée de boucliers au Québec pour Rona
L'offre non sollicitée de 1,8 milliard de dollars déposée par Lowe's «n'est pas la bienvenue», a indiqué Raymond Bachand pendant un point de presse. Le ministre refuse de voir Rona subir le même sort que l'ancien fleuron québécois Provigo, racheté par Loblaw en 1998. «Il y a eu beaucoup de promesses à court terme, mais ont-elles été tenues?»
Le gouvernement a mandaté Investissement Québec (IQ) pour étudier les moyens de maintenir la propriété de Rona dans la province. IQ pourrait accroître sa participation dans l'entreprise, ou encore constituer un «fonds de défense des intérêts du Québec».
La Caisse de dépôt et placement du Québec, déjà actionnaire de Rona, a pour sa part bonifié sa participation après la publication des détails de l'offre de Lowe's, mardi matin.
La Caisse a ainsi acheté 2,4 millions d'actions au prix de 14,17$, ce qui porte sa participation totale à 14,18% dans l'actionnariat du quincaillier. Raymond Bachand nie être intervenu auprès de la Caisse.
Le Fonds de solidarité FTQ, qui possède 3,5% des actions de Rona, a pour sa part salué la décision du conseil d'administration d'avoir refusé l'offre non sollicitée de Lowe's à 14,50$ l'action.
Selon Raymond Bachand, la vente de Rona à un groupe américain mettrait en jeu de nombreux emplois au Canada. Le quincaillier achète aujourd'hui 85% de ses marchandises au pays (dont la moitié au Québec), pour un total de 3,3 milliards par année, a-t-il dit.
Les différents fournisseurs de Rona emploient 80 000 personnes, sans compter les 30 000 travailleurs au sein du groupe.
Rona n'est pas qu'un simple détaillant, c'est aussi un grossiste et distributeur majeur qui risque de centraliser ses achats hors du pays s'il est avalé par Lowe's, a avancé M. Bachand. C'est cette nuance qui lui permettrait de qualifier l'entreprise «d'actif stratégique» devant être protégé d'une acquisition étrangère.
Notons que le ministre fédéral de l'Industrie, Christian Paradis, écarte pour l'instant un examen de la transaction, puisque Lowe's n'a pas déposé d'offre formelle aux actionnaires de Rona.
»Nationalisme» et élections
Pourquoi le ministre libéral des Finances choisit-il d'intervenir dans cette transaction, alors qu'une série de fleurons québécois, comme Alcan, ont été vendus au cours des dernières années? Selon David Soberman, professeur de marketing stratégique à la Rotman School of Management de Toronto, le déclenchement probable d'élections générales aujourd'hui n'y est pas étranger.
«Avec cette politique à tendance plus nationaliste, ils vont tenter d'attirer des électeurs indécis qui auraient tendance à voter plus à gauche», a-t-il fait valoir à La Presse Affaires.
Selon l'expert, l'intervention de Québec dans cette transaction n'est pas justifiée, puisque le marché canadien de la rénovation demeurerait concurrentiel même après un rachat de Rona par Lowe's.
William Polushin, spécialiste du commerce international à la faculté de gestion Desautels de l'Université McGill, indique pour sa part que Québec pourrait difficilement bloquer un rachat de Rona en vertu de l'ALENA. «Sur le plan légal, c'est difficile pour le gouvernement de dire que c'est un actif stratégique.»
Louis Hébert, professeur de gestion stratégique à HEC Montréal, adhère quant à lui à la position du ministre Bachand: Rona doit demeurer une propriété québécoise. «Le coût social potentiel d'une telle transaction est extrêmement élevé, a-t-il plaidé. Par exemple, Alcan a été rachetée, mais il est difficile de déménager des alumineries. Rona, c'est surtout le réseau de centaines de fournisseurs qui risque de perdre son accès au marché.»
Lowe's ne lâche pas
Rona a fait savoir mardi matin que son conseil d'administration a rejeté à l'unanimité l'offre «non contraignante» déposée par Lowe's pour ses 800 magasins canadiens. Cette proposition fait suite à une rencontre instiguée par le président de Rona, Robert Dutton, en juillet 2011, a affirmé le groupe de Caroline-du-Nord.
Doug Robinson, chef des activités internationales et du développement de Lowe's, a fait le voyage jusqu'à Montréal mardi pour défendre le bien-fondé de son offre d'achat. «On pense avoir fait une proposition très importante au conseil de Rona, a-t-il dit à La Presse Affaires. Par exemple, on s'est engagés à garder le siège social à Boucherville.»
M. Robinson se dit «déçu» du refus de Rona, mais espère pouvoir revenir à la table de négociations une fois que les actionnaires auront «digéré» les détails de la présente offre. Quelque 15% des actionnaires ont déjà donné leur appui au rachat dans le cadre de discussions confidentielles, a-t-il dit.
Le dirigeant a répété à plusieurs reprises l'engagement de Lowe's à s'approvisionner auprès de fournisseurs canadiens. Rona, pour sa part, a indiqué dans un communiqué qu'il était dans son meilleur intérêt de «demeurer centré sur la mise en oeuvre de son plan d'affaires afin de tirer profit des perspectives favorables qu'elle entrevoit pour son entreprise».
Rona
Chiffre d'affaires en 2011: 4,8 milliards CAN
Perte en 2011: 74,7 millions CAN
800 magasins d'entreprise, franchisés et affiliés au Canada
41 magasins à grande surface au Québec
Lowe's
Chiffre d'affaires en 2011: 50,2 milliards US
Profits en 2011: 1,8 milliard US
1745 magasins en Amérique du Nord
31 magasins au Canada
Aucune présence au Québec
27 juillet 2011
Rencontre entre les dirigeants de Lowe's et Rona. Lowe's soutient que la rencontre a eu lieu à la demande de Rona.
15 décembre 2011
Lowe's présente au conseil d'administration une première offre pour Rona. Celle-ci est rejetée par la direction de l'entreprise de Boucherville.
3 avril 2012
Le président de Lowe's, Robert Hull, qualifie Rona de «société très intéressante», en entrevue avec Reuters, et souligne que «toutes les options» seraient envisagées si Rona se mettait sur le marché.
10 mai 2012
Rona n'a eu «aucun contact de partenariat d'acquisition» avec quiconque, affirme le président du conseil, Robert Dutton.
8 juillet 2012
Lowe's soumet au conseil d'administration une offre, encore secrète, de 1,78 milliard, soit 14,50$ par action, pour Rona.
Mardi
Le conseil d'administration de Rona rejette l'offre de Lowe's, car il juge qu'elle n'est pas dans le meilleur intérêt de l'entreprise et de ses actionnaires.
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