Le boom en demi-teintes du Ghana

De plus en plus de Ghanéens de la... (Photo Robert Skinner, La Presse)

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Photo Robert Skinner, La Presse

De plus en plus de Ghanéens de la classe moyenne peuvent se permettre d'acheter une maison dans les nouveaux quartiers qui poussent autour d'Accra.

(Accra, Ghana) Avec ses puits de pétrole, ses mines d'or et son secteur bancaire en pleine ébullition, le Ghana vit un véritable boom. Le PIB y a explosé de 14% l'an dernier! La classe moyenne prend son essor, mais les exclus demeurent nombreux. Deuxième volet de notre série de trois jours sur l'Afrique.

Randy Adu-Gyamfi a une mission bien précise. Depuis six mois, le fonctionnaire de 25 ans cherche la propriété de ses rêves. Sous un soleil assommant en ce dimanche matin, il parcourt les stands extérieurs de la foire de l'habitation d'Accra, où une vingtaine de promoteurs présentent des projets dans toutes les gammes de prix.

Le jeune homme gagne peu d'argent selon les critères occidentaux. Mais la hausse de son salaire l'an dernier, combinée à l'arrivée récente des hypothèques au Ghana, lui permet aujourd'hui de s'offrir une maison de 60 000$US. Il est un nouveau membre de la classe moyenne - une espèce rarissime il y a quelques années à peine dans ce pays d'Afrique de l'Ouest.

«C'est graduel, mais on sent qu'on arrive enfin dans une meilleure économie et que les choses changent», dit le Ghanéen tiré à quatre épingles.

À un kilomètre de la foire, le quartier d'East Legon vit une transformation radicale. Villaggio Vista, une tour de condos de 20 étages aux parois multicolores, domine les maisons neuves qui s'étalent à perte de vue. Juste à côté, les gens se bousculent au Accra Mall - le tout premier centre commercial du pays à son ouverture en 2008. Puma, Apple, Panasonic et un chic détaillant de cuisines italiennes y tiennent boutique. Dans les allées du supermarché Shoprite, les consommateurs peuvent choisir entre une variété impressionnante de fromages importés, de vin... et de sapins de Noël!

Sans faire de bruit, le Ghana s'est hissé dans le peloton de tête des champions mondiaux de la croissance. L'an dernier, son produit intérieur brut (PIB) a explosé de 14%, devant la Chine ("9%), l'Inde ("8%) et à des années-lumière du Canada ("2%). Seul le Qatar a enregistré une hausse plus forte, à 19%.

L'ancienne colonie britannique - la première à avoir obtenu son indépendance en 1957 - traîne derrière elle un long historique de démocratie et de relative prospérité. Son sous-sol regorge d'or, de manganèse, de bauxite. C'est sans compter le cacao, dont le Ghana est deuxième producteur mondial.

Mais ce ne sont ni l'or ni le cacao qui ont mis le feu à l'économie ghanéenne. C'est la découverte du pétrole, en 2007, qui a transformé le pays en exportateur d'hydrocarbure après la mise en marche des premiers puits. Et précipité une course aux investissements qui a fait s'enflammer les statistiques de la nation.

«Tout le monde regarde Accra comme le nouveau Dubaï, avec sa croissance dans les deux chiffres, la découverte récente du pétrole et la stabilité politique qui y règne», lance Stuart Chase, directeur général de l'hôtel Mövenpick du centre-ville d'Accra, inauguré il y a deux mois.

Le Mövenpick est de loin l'établissement le plus luxueux jamais construit au Ghana. Il possède la plus grosse piscine du pays, une salle à manger en marbre réservée aux chefs d'entreprise, et des chambres qui se louent jusqu'à 750$US la nuit. Du 6e étage, on voit une demi-douzaine de grues qui s'activent dans les environs immédiats.

Le boom des dernières années a permis au Ghana de franchir un cap symbolique en 2011. Il est passé du statut de pays à faible revenu à celui de nation à revenu intermédiaire (tranche inférieure), selon le classement de la Banque mondiale. Cela veut dire que le revenu annuel moyen par habitant a dépassé 1005$US, un objectif que le gouvernement ghanéen chérissait depuis les années 90.

Un boom d'abord financier

La découverte du pétrole et la flambée des cours de l'or ont peut-être fait exploser le PIB du Ghana, mais le boom des ressources naturelles demeure récent. L'émergence d'une nouvelle classe plus aisée, qui achète maisons, voitures et téléviseurs, est davantage redevable au secteur des services, surtout financiers.

«L'économie affiche une progression moyenne de 6% depuis 10 ans et le secteur bancaire a enregistré une croissance considérable pendant cette période, explique le consultant économique Kwamena Essilfie Adjaye, une sommité au Ghana. La croissance était déjà forte avant que le pétrole ne soit découvert.»

L'offre de crédit, en effet, est omniprésente. Aux quatre coins d'Accra, des publicités placardées sur d'immenses panneaux incitent les gens à emprunter. On propose des prêts aux entreprises en moins de 48 heures, des enquêtes de crédit instantanées, du financement hypothécaire...

UT Holdings, qui a fait ses premiers pas dans le secteur de la microfinance en 1997, a été un acteur important dans le changement des mentalités. À ses débuts, l'institution était l'une des rares à prêter aux petits entrepreneurs, un segment jugé indésirable par les grandes banques de l'époque. «Elles ne faisaient pas le moindre effort pour comprendre les PME», dit Prince Kofi Amoabeng, fondateur et chef de la direction d'UT.

L'ouverture d'esprit d'UT a porté ses fruits. Les prêts de l'institution ont permis à des milliers de PME de fleurir partout au pays. Peu à peu, des banques de plus en plus nombreuses ont emboîté le pas. Elles se livrent aujourd'hui une concurrence féroce pour attirer les PME, finalement reconnues comme un moteur de croissance économique.

Forte de son statut de pionnière, UT s'est transformée en véritable banque et a inscrit ses actions à la Bourse d'Accra en 2008. Un premier appel public à l'épargne couronné de succès. «On a démarré la société avec 15 000$US en 1997, et on a vendu 30% de la banque pour 27 millions US en 2008!», dit en riant M. Amoabeng, rencontré dans son vaste bureau doté de deux tapis de pratique de golf.

Le groupe compte ajouter quatre nouvelles succursales d'ici la fin de l'année et s'attend à enregistrer des profits en hausse de 60% par rapport à l'an dernier. Signe de sa forte croissance, UT a emménagé en 2009 dans un siège social tout neuf en banlieue d'Accra, un bâtiment immaculé avec ses planchers de marbre blanc et ses fauteuils design en cuir.

Seth Terkper, sous-ministre des Finances du Ghana, mise gros sur la montée en force d'UT et de tout le secteur bancaire. «On veut faire du Ghana un centre financier pour l'Afrique de l'Ouest», dit-il avec assurance.

Inégalités

La croissance des dernières années fera du Ghana l'un des seuls pays africains à remplir l'Objectif du millénaire pour le développement, soit réduire la pauvreté de moitié d'ici 2015, prévoit la Banque mondiale. Mais les disparités sont loin de s'être estompées pour autant.

Pendant que 2,5 millions de Ghanéens sont sortis de la misère dans le sud du pays entre 1996 et 2006, environ 1 million de nouveaux pauvres se sont ajoutés dans le Nord. Le taux de chômage officiel se maintient aux environs de 13%.

Ces inégalités demeurent frappantes à Accra, malgré les grues, les hôtels de luxe et les milliers de nouveaux véhicules qui s'ajoutent chaque année sur les routes déjà encombrées. Devant le tout nouveau concessionnaire Mercedes-Benz, à moins de 2 km des maisons cossues d'East Legon, des gens viennent se laver dans le caniveau une fois la nuit tombée.

Plusieurs quartiers de la capitale semblent figés dans une autre époque. À Nema, poules, chèvres et vaches maigres côtoient les résidants qui s'entassent dans de petites maisons en tôle. Une odeur nauséabonde flotte en permanence.

Les conditions sont encore plus difficiles dans le bidonville d'Adabraka. Les habitations de fortune, déjà bringuebalantes, ont été endommagées par une inondation éclair l'automne dernier. Une dizaine de personnes sont mortes. La situation s'est quelque peu rétablie, comme en témoignent les femmes qui préparent la nourriture au ras du sol et les dizaines d'enfants qui courent à moitié nus, mais le dénuement demeure total.

Les résidants du bidonville viennent souvent des pays limitrophes ou de la campagne éloignée. «Beaucoup de gens ont des emplois ici, dit Ali Hamadou, un travailleur de la construction nigérian de 30 ans. Mais on n'a pas de moyens pour se payer les logements, qui sont chers. On en a juste assez pour manger.»

Élections

La réduction des inégalités sociales sera l'un des principaux thèmes de l'élection présidentielle prévue en décembre 2012. Le gouvernement devra aussi multiplier les mesures pour éviter que le pays ne souffre du «syndrome hollandais» en négligeant certains secteurs de son économie au profit du pétrole.

Il faut impérativement diversifier la base économique du Ghana, concède le sous-ministre des Finances, Seth Terkper. Le pays a déjà mis en place des mesures pour favoriser la transformation des minerais sur place - notamment la fabrication d'alumine à partir de la bauxite. Et le gouvernement entend stimuler la production agricole et utiliser davantage l'immense lac Volta pour exporter des biens vers les pays limitrophes.

«Nous sommes en route vers une croissance soutenable», fait valoir Seth Turkper.

Le peuple espère qu'il a raison.

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