Le retour du «made in America»

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Plusieurs entreprises nord-américaines ont décidé de rapatrier certains volets de leur secteur manufacturier aux États-Unis.

La Presse, Marco Campanozzi

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Sylvain Larocque

Envoyé spécial

La Presse

(Caroline-du-Sud) En 1979, alors qu'il avait tout juste 29 ans, Arnold Kamler a ouvert sa première usine de vélos au New Jersey. Il a dû la fermer en 1991 en raison de la concurrence chinoise. Aujourd'hui âgé de 64 ans, le président de Kent International s'apprête à reprendre pied aux États-Unis.

La nouvelle usine de Kent ouvrira dans une dizaine de jours à Manning, en Caroline-du-Sud. Quand elle atteindra sa vitesse de croisière, dans trois ans, elle fabriquera environ 500 000 vélos par année. C'est du même ordre que l'usine brésilienne du conglomérat montréalais Dorel, la plus grande à l'extérieur de l'Asie, qui produit 700 000 vélos par an. À terme, l'investissement de 4 millions US de Kent International créera 175 emplois dans cette région défavorisée.

«Avec l'augmentation des coûts de main-d'oeuvre en Chine, nous estimons que, d'ici deux ans, il ne reviendra pas plus cher de fabriquer aux États-Unis que là-bas», affirme M. Kamler. D'ici là, Kent et ses clients, dont Wal-Mart, absorberont l'écart de coût, qui est d'environ 10%. Mais comme les frais de transport diminueront, le fabricant pourra se permettre d'assembler ses vélos à 90%, ce qui épargnera temps et argent aux détaillants.

Kent International est la première entreprise à reprendre la fabrication de masse de bicyclettes en Amérique du Nord. Procycle, de Saint-Georges, en Beauce, a cessé ce type de production il y a plus de cinq ans pour se concentrer sur les vélos haut de gamme. Plus tôt cette année, la britannique Raleigh a fermé sa dernière usine canadienne, qui était située à Waterloo, en Montérégie.

Comme bien des entreprises qui ramènent de la production aux États-Unis, Kent importera la majorité des pièces des vélos assemblés en sol américain, du moins au début. D'ici un an ou deux, l'entreprise effectuera la soudure et la peinture des cadres dans sa nouvelle usine. Et à terme, Kent espère convaincre des fournisseurs d'installer des usines satellites sur des terrains adjacents.

À Allendale, à 150 kilomètres au sud-ouest, une autre entreprise américaine fait le pari de rapatrier une partie de sa production chez l'Oncle Sam, ce qui nécessitera un investissement de plus de 10 millions US. Il s'agit de Louis Hornick, qui commercialise des rideaux et des draperies. La firme avait fermé son usine américaine en 2008 pour se tourner vers l'importation.

«Nous pourrons assurer un meilleur contrôle de la qualité et approvisionner plus rapidement les détaillants», explique le chef de l'exploitation de l'entreprise, Louis «Tripp» Hornick III. Le dirigeant de 35 ans souligne qu'en se rapprochant de son marché, Hornick n'aura plus à conserver des stocks aussi importants, ce qui se traduira par d'importantes économies.

Le phénomène du reshoring suscite de grands espoirs aux États-Unis depuis cinq ans. Le président Barack Obama a fait de la «renaissance» du secteur manufacturier la pierre angulaire de sa politique économique, y voyant une façon de créer des centaines de milliers d'emplois.

Depuis 2008, quelque 200 entreprises américaines ont rapatrié aux États-Unis une partie ou la totalité de leur production auparavant effectuée dans des pays à faibles coûts. Selon un sondage mené l'an dernier pour le Boston Consulting Group, 54% des fabricants américains ayant des ventes annuelles d'au moins 1 milliard songent à rapatrier aux États-Unis une partie de leur production. En 2012, c'était 37%.

Les Chinois débarquent

À Jefferson City, dans le sud-est du Tennessee, c'est une entreprise de Hong Kong, Merchant House International, qui a décidé d'ouvrir une usine de bottes pour desservir le marché américain, un investissement de 5 millions US.

«J'ai passé le plus clair de ma carrière à fermer des usines aux États-Unis et à en transférer la production dans des pays en développement, alors pour moi, c'est plaisant de participer au retour du secteur de la fabrication», affirme Paul Lloyd, directeur du développement des affaires de Footwear Industries of Tennessee (FIT), la filiale américaine de Merchant House. Vieux routier de l'industrie, M. Lloyd a notamment travaillé pour le géant Wolverine, qui commercialise les marques Merrell et Hush Puppies. À l'instar des autres entreprises de chaussures américaines, Wolverine importe la quasi-totalité des produits qu'elle commercialise, principalement de la Chine.

Pourquoi une entreprise de Hong Kong a-t-elle senti le besoin de s'installer aux États-Unis? «Parce que les clients nous demandaient des produits fabriqués aux États-Unis», répond Paul Lloyd.

Le plus important de ces clients est Sears, qui a confié à FIT la fabrication d'un modèle de bottes de travail qui sera vendu 130$US à partir du mois prochain. L'usine a démarré ses activités en mai. Elle emploie actuellement 65 personnes qui gagnent environ 10$US l'heure (le salaire minimum est de 7,25$US l'heure au Tennessee). Pour l'instant, la vaste majorité de la production de Merchant House est faite en Chine, mais d'ici deux ans, l'entreprise espère que le quart de celle-ci proviendra des États-Unis.

Les obstacles demeurent toutefois nombreux. La production au Tennessee coûte de 15 à 20% de plus qu'en Chine, et ce, même si l'entreprise économise sur les droits de douane. Pour se donner un coup de pouce, Merchant House importe ses boîtes de Chine, où les prix sont jusqu'à cinq fois moindres qu'aux États-Unis.

Précieuse main-d'oeuvre

Mais le plus difficile, c'est de trouver de bons travailleurs alors que l'industrie a pratiquement été rayée de la carte aux États-Unis. «Nous avons encore beaucoup de travail à faire, reconnaît M. Lloyd. Je n'essaierai pas de vous dire que tout est fantastique. Nous sommes encore très loin de l'objectif. Les Chinois sont encore bien meilleurs que nous, tant sur le plan technique que de l'efficacité. Mais il faut dire qu'ils sont là-dedans depuis un bon moment...»

Le géant chinois Lenovo a aussi jugé que le moment était venu de déplacer une partie de sa production aux États-Unis. L'an dernier, l'entreprise a installé à Whitsett, en Caroline-du-Nord, une chaîne de production d'ordinateurs, dont les portables ThinkPad, ce qui a entraîné la création de 115 emplois. Lenovo a repris plusieurs ex-salariés du concurrent Dell, qui a fermé une usine dans la région en 2010.

Cela faisait plus de 15 ans qu'IBM avait délocalisé à l'extérieur des États-Unis la fabrication de sa gamme d'ordinateurs personnels, acquise par Lenovo en 2005. «Ne nous racontons pas d'histoires, produire aux États-Unis coûte plus cher qu'ailleurs, mais nous sommes plus près de nos clients», résume Milanka Muecke, porte-parole de l'entreprise.

«C'est bon pour nos affaires, mais c'est aussi bon pour le pays», renchérit Tom Looney, vice-président et directeur général pour l'Amérique du Nord. Il note avec fierté que les boîtes des ordinateurs assemblés à Whitsett portent tous un autocollant arborant la mention «Made in North Carolina».

Pour l'instant, Lenovo n'assemble à Whitsett que les ordinateurs destinés aux grandes entreprises et aux écoles des États-Unis et du Canada. Ceux vendus aux consommateurs sont toujours fabriqués en Chine, au Mexique ou en Inde. «Nous avons voulu limiter les risques en commençant à petite échelle, précise M. Looney. Mais ce serait fantastique de prendre de l'expansion.»

Les raisons les plus citées pour rapatrier de la production :

34% Réduction des délais de livraison 

29% Diminution des coûts totaux

28% Amélioration de la qualité

25% Satisfaction des consommateurs

17% Image de marque

Source: Sondage de la firme AT Kearney, 2014

La compétitivité de la Chine fond à vue d'oeil

Ce n'est pas que par patriotisme que des entreprises commencent à ramener de la production en sol américain. Souvent, c'est parce que ce n'est pas plus cher qu'en Chine, aussi étonnant que cela puisse paraître.

Dans une étude publiée en août, le Boston Consulting Group (BCG) soutient que, en moyenne, fabriquer aux États-Unis ne coûte que 4% de plus que dans l'empire du Milieu. Selon la firme, les États-Unis sont devenus moins chers que des pays comme le Brésil et la Pologne. Et il serait désormais moins coûteux de faire faire sa production au Mexique qu'en Chine.

Certes, des pays comme le Viêtnam, l'Inde et l'Indonésie demeurent significativement moins chers que la Chine, mais leurs infrastructures et leurs réseaux de fournisseurs sont beaucoup moins développés.

«Les facteurs économiques mondiaux sont en train de changer en faveur de l'industrie américaine de la fabrication», affirme Hal Sirkin, associé principal du BCG à Chicago.

Qu'est-ce qui explique ce revirement majeur? D'abord, la hausse des salaires en Chine, qui oscille entre 10 et 20% par année. Aux États-Unis, les salaires stagnent dans l'industrie manufacturière depuis la récession de 2008. Dans plusieurs régions, ils ont carrément reculé, des usines à salaires relativement élevés ayant été remplacées par d'autres qui versent à peine plus que le salaire minimum.

Ensuite, la productivité a davantage augmenté aux États-Unis que dans plusieurs pays en développement, en raison notamment de l'automatisation accrue des usines. Les coûts de transport ont aussi bondi ces dernières années, tout comme le prix de l'énergie en Chine. Pendant ce temps, le coût du gaz naturel reculait significativement aux États-Unis en raison de la révolution du gaz de schiste.

C'est sans compter les autres avantages de fabriquer plus près des clients: délais d'approvisionnement plus courts, meilleur contrôle de la qualité et possibilité de conserver des stocks plus restreints, ce qui se traduit par des économies.

Il y a aussi le facteur Wal-Mart. Après avoir passé des années à encourager les délocalisations en exigeant des prix toujours plus bas de la part de ses fournisseurs, le détaillant incite désormais ceux-ci à ouvrir des usines aux États-Unis. L'an dernier, Wal-Mart s'est engagé à accroître de 250 milliards US ses achats aux États-Unis au cours des dix prochaines années. Le chiffre est impressionnant, mais cela représente 25 milliards US par année, soit moins de 1% des ventes de l'entreprise aux États-Unis.

Cela dit, le reshoring sera-t-il suffisant pour relancer l'industrie manufacturière américaine, comme l'espère Barack Obama? Le mouvement a certainement contribué à freiner le déclin des emplois dans ce secteur. Or, comme dans la plupart des pays industrialisés, la reprise crée des emplois surtout dans le secteur des services. En 2012, le président a promis la création de 1 million d'emplois manufacturiers d'ici 2017, mais jusqu'ici, à peine 193 000 ont été créés.

Harry Moser, un vétéran de l'industrie qui a fondé la Reshoring Initiative en 2010, se félicite du fait qu'en 2013, le reshoring a créé 40 000 emplois aux États-Unis, soit autant que les postes perdus à cause de l'offshoring (les délocalisations vers les pays asiatiques), qui reste d'actualité. Le bilan paraît mince, mais il faut rappeler qu'en 2003, les délocalisations avaient entraîné environ 150 000 pertes d'emplois, alors que le rapatriement de production n'avait créé que 2000 postes. M. Moser prédit qu'en 2016, le bilan du reshoring et de l'offshoring sera une création nette de 50 000 emplois.

«Pouvons-nous crier victoire? Non. Mais nous pouvons dire que nous connaissons un bon départ.»

Pas toujours simple...

Ceux qui militent en faveur du rapatriement de la fabrication aux États-Unis aiment parler des histoires à succès, mais ils sont moins volubiles sur les cas moins probants. En voici quelques-uns.

Stanley Furniture

Produit: Meubles

Date du rapatriement: 2010

Quand Stanley Furniture a rapatrié une partie de sa production de meubles pour enfants dans sa seule usine américaine, à Robbinsville, en Caroline-du-Nord, l'entreprise faisait le pari que les Américains étaient prêts à payer plus cher pour des produits fabriqués dans leur pays.

Or, l'an dernier, un nouveau système informatique a connu des ratés, ce qui a entraîné des délais pour plusieurs commandes. L'entreprise a aussi eu du mal à s'approvisionner en bois auprès de fournisseurs américains.

Mais le problème le plus embêtant, c'était que les parents américains n'étaient pas disposés à payer jusqu'à deux fois plus cher pour des meubles fabriqués aux États-Unis.

La gamme Young America n'ayant jamais été rentable, Stanley a décidé de mettre fin à l'aventure. L'usine de Robbinsville vient de fermer ses portes, ce qui a entraîné le licenciement de 300 travailleurs. Stanley ne voulait pas finir comme un autre fabricant de meubles de Caroline-du-Nord, Lincolnton, qui a rendu l'âme en janvier 2013.

Mais il y a tout de même de l'espoir. En 2012, le géant Ashley, qui exploite plusieurs magasins de meubles au Québec, a ouvert une gigantesque usine en Caroline-du-Nord, où travaillent 350 personnes. L'entreprise prévoit de dépasser la barre du millier de salariés d'ici quelques années.

Otis

Produit: Ascenseurs

Date du rapatriement: 2012

En 2011, le fabricant d'ascenseurs Otis a annoncé qu'il allait fermer une usine au Mexique et deux aux États-Unis pour en transférer la production dans de nouvelles installations situées à Florence, en Caroline-du-Sud. Arguments invoqués: réduire les coûts et mieux servir les clients.

La nouvelle usine a été inaugurée à l'automne 2012, mais la transition a été douloureuse. Otis a eu du mal à trouver des employés qualifiés dans la région, ce qui a entraîné des retards de production. L'usine mexicaine a dû rester ouverte six mois de plus que prévu pour compenser.

«Je pense que nous avons échoué autant dans la planification que dans l'exécution», a reconnu en mars l'un des dirigeants d'Otis, Robert McDonough.

L'an dernier seulement, la mésaventure a coûté pas moins de 60 millions US à l'entreprise, qui assure toutefois que les problèmes sont maintenant réglés.

«Nous adorons la stratégie de l'usine de Florence, puisque les activités d'ingénierie sont pleinement intégrées à celles de fabrication. Je pense que ça rapportera de très gros dividendes», a déclaré en juillet le Québécois Louis Chênevert, PDG de United Technologies, à qui appartient Otis.

Element Electronics

Produit: Téléviseurs

Date du rapatriement: 2014

En mars, cette entreprise a inauguré en Caroline-du-Sud une usine de téléviseurs, la toute première à voir le jour aux États-Unis depuis des années. Sur les boîtes des appareils, qui sont vendus chez Wal-Mart et Target, on peut lire: «Assemblé aux États-Unis».

Mais en réalité, ce n'est qu'une infime portion du travail qui est fait aux États-Unis, a révélé cet été le Wall Street Journal. Quand ils arrivent de Chine, les téléviseurs sont déjà assemblés. La principale tâche des travailleurs américains est d'insérer des cartes mémoire dans les appareils et de réaliser des tests.

Il en est ainsi parce que la totalité des pièces entrant dans la fabrication des téléviseurs provient d'Asie, soutient Element Electronics. «Notre partenariat avec des fabricants nous fait prendre conscience que les chaînes d'approvisionnement n'existent plus comme auparavant aux États-Unis», a déclaré au journal Michelle Gloeckler, vice-présidente chez Wal-Mart.

Au cours des prochaines années, Element Electronics espère pouvoir accroître la proportion du travail d'assemblage fait aux États-Unis. À l'heure actuelle, son usine emploie environ 185 personnes.




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