Hydro en Nouvelle-Angleterre: David contre Goliath

Jack Savage représente la Société pour la protection... (Photo: Ivanoh Demers, La Presse)

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Photo: Ivanoh Demers, La Presse

Jack Savage représente la Société pour la protection des forêts du New Hamsphire.

(Colebrook, New Hampshire) Le plan d'Hydro-Québec d'augmenter sensiblement ses exportations vers la Nouvelle-Angleterre grâce à la construction d'une nouvelle ligne de transmission d'une valeur de plus d'un milliard de dollars suscite un important mouvement d'opposition au New Hampshire.

Jack Savage montre avec satisfaction une carte du nord du New Hampshire sur laquelle est reproduit en jaune et noir le tracé hypothétique d'une nouvelle ligne de transmission souhaitée par Hydro-Québec.

En rose apparaissent les terrains achetés aux environs des villes de Stewartstown et de Colebrook, à quelques kilomètres de la frontière québécoise, par le promoteur partenaire de la société d'État, Northeast Utilities. La firme entend y installer des pylônes pour faire passer la ligne, d'une longueur totale de 300 kilomètres.

En rouge, on voit les délimitations des lots sur lesquels la Société pour la protection des forêts du New Hamsphire, que représente M. Savage, a acquis des droits de développement pour tenter d'empêcher l'initiative.

«Je pense que nous avons réussi à les bloquer. Ils ne peuvent pas passer. Hydro-Québec n'aura pas d'autre choix que de revoir ses plans», souligne-t-il en montrant la carte, sous le regard approbateur de John Hannigan.

Ce journaliste et amateur de plein air ne veut rien savoir non plus du projet, qui risque, selon lui, de «défigurer» le New Hampshire «simplement» pour permettre à la société d'État québécoise d'exporter plus d'électricité vers la Nouvelle-Angleterre.

«On se sert de notre État comme d'un simple cordon de raccordement», accuse M. Hannigan, qui décrit la bataille engagée comme une nouvelle version du combat entre David et Goliath.

«Nous n'avons pas besoin de cette énergie ici au New Hampshire et nous n'en voulons pas», dit-il.

Le combat prend dans les faits la forme d'une «partie d'échecs», au dire de M. Savage, qui ratisse le secteur depuis des mois pour convaincre les résidants de céder les droits de développement sur leur terrain à l'organisation écologiste plutôt qu'aux promoteurs.

Rod McAllaster est l'un des résidants qui se retrouvent au coeur de l'affrontement. Propriétaire d'une ferme laitière qui est dans sa famille depuis des générations, il affirme avoir reçu plusieurs offres lucratives de la part de représentants de Northeast Utilities.

«Ils m'ont d'abord offert d'échanger des parcelles de terrain. Ensuite, on m'a fait savoir qu'ils voulaient m'acheter pour 4 millions de dollars. Mais je ne suis pas intéressé, je préfère garder ma terre. L'argent, ça s'imprime tous les jours», dit l'homme de 60 ans.

Il ne cache pas son amertume envers d'autres membres de sa famille qui ont accepté de vendre des lots, incluant un terrain sur une montagne voisine de sa ferme qui a été récemment déboisé.

«Personne qui a vendu n'est en faveur du projet, mais l'argent est roi», note M. McAllaster, qui a finalement cédé les droits de développement de son terrain à la Société des forêts du New Hampshire pour une somme de 800 000$.

«Ils ne pourront pas revenir et tenter d'acheter un droit de passage en versant des millions. L'acquisition est définitive», souligne John Savage.

Brad Thompson, qui s'est fait construire une luxueuse résidence à flanc de montagne non loin de la propriété de M. McAllaster, voit de sa baie vitrée une série de montagnes sur lesquelles les pylônes seront installés si le projet va de l'avant le long du tracé pressenti par les écologistes.

Lui aussi affirme avoir été sollicité par le promoteur. Un de leurs représentants est passé en novembre dernier et a offert 1,5 million de dollars pour sa propriété, dit-il. «Il est revenu début janvier, quelques mois plus tard, et m'a demandé si un million de dollars de plus faciliterait les choses. Je l'aurais frappé», souligne l'homme de 66 ans, qui a cédé les droits de développement à l'organisation écologiste pour empêcher l'installation de pylônes.

Tous les résidants de la région n'ont pas la même retenue, souligne M. Thompson. «Pour beaucoup d'entre eux, se faire proposer une offre de rachat substantielle par les gens de Northern Pass, c'est comme gagner à la loterie», souligne-t-il.

Les tensions que suscite le projet sont manifestes sur les routes. Des pancartes, parfois vulgaires, ont été installées à plusieurs endroits. «Hydro-Québec, cessez de brutaliser le New Hampshire», souligne l'une d'elles.

Un sondage paru il y a quelques jours indique qu'une majorité de résidants de l'État ayant pris connaissance du projet s'y opposent.

L'initiative est moins controversée dans le sud de la province puisqu'une longue section de la ligne doit utiliser une voie de passage électrique déjà aménagée.

Northeast Utilities a toujours maintenu jusqu'à maintenant qu'elle avait bon espoir de contourner les tentatives de blocages des écologistes dans le nord de l'État.

Un porte-parole du projet, Michael Skelton, a assuré à La Presse que la Société pour la protection des forêts du New Hampshire n'avait pas atteint son objectif. Il a dénoncé leurs efforts, relevant qu'ils cherchent à priver l'État américain «d'une source d'énergie propre, d'emplois et de revenus de taxations additionnels».

L'organisation, qui prévoit compléter la ligne d'ici 2016 à un coût de plus d'un milliard de dollars avant de se rembourser grâce aux paiements promis par Hydro-Québec sur une période de 40 ans, avait déclaré peu avant Noël qu'elle s'apprêtait à dévoiler son tracé définitif. L'annonce a cependant été repoussée.

M. Skelton affirme que les promoteurs ont trouvé une voie de passage qui tient compte des réserves des propriétaires terriens et des communautés concernées. Les démarches pour obtenir les permis manquants, incluant à l'échelle fédérale, seront lancées dès qu'elle sera rendue publique, dit-il, sans préciser d'échéancier.

La Commission fédérale de régulation énergétique avait relevé, dans un avis rendu en 2011, que le promoteur de Northern Pass faisait face à «des défis et des risques significatifs» pour mener le projet à terme. Les autorités évoquaient notamment la difficulté d'acquérir de nouveaux droits de passage sur une distance de près de 80 kilomètres dans le nord de l'État.

M. Savage pense que le report de l'annonce du tracé définitif reflète les difficultés sur le terrain. «Nous avons gagné», répète-t-il.

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Hydro-Québec maintient le cap

Même si le projet de Northern Pass éprouve de sérieuses difficultés dans le nord du New Hampshire, Hydro-Québec maintient le cap et dit avoir bon espoir de voir l'initiative menée à terme. Un porte-parole de la société d'État, Gary Sutherland, s'est contenté d'indiquer, en réponse aux écologistes qui prétendent avoir réussi à bloquer sa réalisation, que la société d'État attend toujours «un tracé définitif» de son partenaire américain.Il a précisé que le tracé en question permettrait de définir le point d'entrée vers lequel sera acheminée une nouvelle ligne, côté québécois, à partir du poste d'Hertel-Des Cantons. Ce segment projeté d'une longueur de 75 kilomètres est aussi contesté par des résidants québécois de la région concernée.M. Sutherland a précisé que la ligne Northern Pass viendrait s'ajouter à plusieurs voies existantes déjà utilisées par Hydro-Québec pour exporter de l'électricité vers les États américains voisins. La capacité existante des interconnexions installées vers la Nouvelle-Angleterre est de 2260 mégawatts. La création de la nouvelle ligne, si elle va de l'avant, devrait permettre à la société d'État de bénéficier d'une capacité additionnelle de 1100 mégawatts qui sera importante, au dire de M. Sutherland, pour accroître les ventes à l'étranger dans des moments où les prix sur le marché sont intéressants. En 2011, les exportations d'électricité, toutes destinations confondues, ont représenté 11% des revenus d'Hydro-Québec. Les difficultés avec le projet Northern Pass surviennent alors que la société d'État vient de révéler que les surplus d'électricité coûteront 1,5 milliard d'ici 2020 à la population québécoise. Le patron d'Hydro-Québec, Thierry Vandal, a salué dans ce contexte la décision du ministère des Ressources naturelles d'annuler le programme de minicentrales qui avait été initié par le gouvernement libéral.

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Capacité d'exportation d'Hydro-Québec dans les états et les provinces voisines (mégawatts)

2000: New York

2705: Ontario

2260: Nouvelle-Angleterre

1029: Nouveau-Brunswick

0: Terre-Neuve-et-Labrador

Source: Hydro-Québec

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