La réalité brute du pétrole au Canada

Usine pétrochimique en Alberta.... (PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE)

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PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Usine pétrochimique en Alberta.

Rudy Le Cours
La Presse

La poussée de la dernière semaine des prix du pétrole et de l'essence à la pompe fera dire à plusieurs que les pétrolières s'organisent une fois de plus pour tirer profit du grand nombre de vacanciers sur les routes nord-américaines, en cette deuxième moitié de juillet.

Le prix du litre d'ordinaire a bondi à 1,37$, ce qui représente cinq cents de plus que l'an dernier à pareille date.

Pourtant, le prix de l'or noir est un peu moins cher que l'an dernier. Vendredi, le prix du baril de pétrole de mer du Nord (le Brent) se négociait entre 106 et 107$ américains, contre 118$ il y a un an.

Il est vrai cependant qu'il était descendu sous les 90$ il y a tout juste un mois. Sa poussée récente s'explique avant tout par le conflit de travail sur les plates-formes de forage norvégiennes, par la guerre civile en Syrie, pays frontalier d'Israël, et par le refus de l'Union européenne de s'approvisionner en Iran (cinquième producteur mondial tout juste devant le Canada) depuis le début du mois.

Le prix du Brent sert de référence pour la consommation de tous les produits pétroliers des six provinces canadiennes à l'est du Manitoba et pour les États de la côte atlantique américaine alors que c'est le West Texas Intermediate (WTI) qui est la mesure étalon pour la partie ouest des deux pays.

Par le passé, le prix du Brent était légèrement inférieur à celui du WTI en raison de sa teneur en soufre plus élevée qui augmente les coûts pour le raffiner. Cette tendance s'est inversée l'an dernier avec la guerre civile en Libye, fournisseur de plusieurs pays européens. Hier, le baril de Brent coûtait 16$ de plus que celui de WTI. L'écart pourrait perdurer car les réserves en mer du Nord s'épuisent.

L'an dernier, les cours du Brent et du WTI s'étaient mis à grimper à partir de juillet à la faveur de perspectives économiques un peu prometteuses et d'une demande plus forte que l'offre.

Des stocks abondants

Cette année, c'est autre chose. Les perspectives économiques sont plus sombres, notamment dans les économies émergentes responsables de la croissance de la demande d'or noir. «Durant les cinq premiers mois de l'année la production a excédé la demande de 1,9 million de barils par jour en moyenne, rappelle Dina Ignjatovic, économiste à la TD. Les stocks mondiaux équivalent à 96 jours de consommation, un sommet en deux ans.» Les stocks américains ont atteint en mai un sommet en 22 ans.

Voilà pourquoi les prévisionnistes s'attendent à ce que les prix du WTI et du Brent fléchissent au cours des prochains mois avant de se raffermir quelque peu l'an prochain à la faveur d'une croissance plus forte dans les pays émergents.

Selon Earl Sweet, économiste chez BMO Marchés des capitaux, le prix du WTI devrait se situer aux environs de 80$ le baril en moyenne, ce semestre avant de grimper à 93$ l'an prochain.

Cela ne se fera pas en douce cependant, compte tenu de la volatilité extrême du marché du pétrole. Or, la volatilité, peu importe qu'elle soit mue par de la spéculation, des tensions géopolitiques ou une baisse soudaine de l'offre, fait beaucoup plus de tort à l'économie canadienne qu'une poussée des prix justifiée par une solide croissance mondiale.

Une étude de la Banque du Canada faite en 2009 a montré qu'une augmentation de 10% du prix du brut en un seul trimestre non reliée à l'activité économique peut retrancher jusqu'à 0,8 point de pourcentage à la croissance canadienne.

À l'époque, on associait aussi la montée du prix du pétrole à un effet de richesse pour le Canada car nous en exportons beaucoup plus que nous en importons. En outre, le dollar canadien fluctue en étroite corrélation avec le prix du brut, libellé en dollars américains.

Au-delà des 100$ le baril toutefois, les acheteurs des manufacturiers canadiens de biens de consommation doivent consacrer une part trop grande de leurs dépenses discrétionnaires à faire le plein tandis qu'eux-mêmes se retrouvent aux prises avec des coûts de production accrus qui diminuent leur compétitivité.

La situation actuelle est sans doute la plus contraignante pour l'économie canadienne. Ses fabricants et leurs clients canadiens payent leurs produits pétroliers fixés d'après le cours du Brent alors que le pétrole de l'Ouest, le Western Canada Select, se vend avec un escompte très élevé par rapport au WCC. Cet écart coûte jusqu'ici deux milliards à l'économie canadienne, a calculé la Banque du Canada. Cela touche aussi les recettes fiscales des provinces productrices. Selon une étude monumentale produite par la Canada West Foundation, les royautés tirées des ressources énergétiques ont représenté 22% des recettes fiscales de l'Alberta et 13,4% de celles de la Saskatchewan, en 2010. Dans son budget pour l'année en cours, Edmonton prévoyait qu'un prix du WTI de 99,25$ (et un escompte raisonnable pour celui du WCC) devait assurer 28% de ses revenus cette année.

À Terre-Neuve-Labrador, qui assure 10% de la production canadienne et qui vend son brut au prix du Brent, on misait sur un prix de 124$ le baril en moyenne pour limiter le déficit à moins de 350 millions.

Pour assurer de meilleurs débouchés au pétrole canadien et stabiliser les prix à l'échelle du pays, il faudrait mettre en place une politique pétrolière pancanadienne. L'idée commence à rejaillir même en Alberta, qui en sortirait grande gagnante. Pourtant elle avait tout fait pour se débarrasser du Programme énergétique national, lancé par le gouvernement Trudeau pour épargner le Québec, et surtout l'Ontario, des effets du deuxième choc pétrolier, celui de 1979 en imposant un prix canadien et en créant Petro Canada.

L'élection de Brian Mulroney en 1984 avait sonné le glas du programme et Petro-Canada a depuis été avalée par Suncor.

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