Ontario: les casinos de la discorde

Projet de casino d'Oxford Properties, à Toronto... (Image fournie par Oxford)

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Projet de casino d'Oxford Properties, à Toronto

(Toronto) Une mecque du jeu de 3 milliards de dollars au centre-ville de Toronto. Des projets de casinos à Ottawa et dans une série de petites villes de province. Des loteries en ligne. Le gouvernement ontarien mise sur le jeu sous toutes ses formes pour renflouer ses coffres dégarnis. Un pari controversé.

L'angle des rues Front et Simcoe, à l'ombre de la Tour du CN, est loin d'être l'intersection la plus dynamique de Toronto. Le centre des congrès est presque désert en ce mardi glacial de janvier. L'hôtel Intercontinental, juste à côté, apparaît de plus en plus vieillot avec son revêtement brunâtre sali par la pollution. Le décor tranche avec les gratte-ciel ultramodernes qui poussent partout au centre-ville.

Ce coin de rue déprimant est pourtant au coeur d'un feuilleton qui anime les Torontois depuis des mois. C'est ici qu'Oxford Properties - le propriétaire du quadrilatère - veut ériger un ambitieux projet immobilier de 3 milliards de dollars. Les plans prévoient un vaste centre des congrès sous-terrain, un hôtel, des bureaux, des appartements... et un casino. Un antre du jeu spectaculaire, dans la plus pure tradition de Las Vegas.

«Le casino est essentiel pour financer le projet», explique Michael Kitt, vice-président directeur d'Oxford Properties, tiré à quatre épingles dans une salle de conférence du quartier des affaires de Toronto.

Oxford caressait depuis longtemps l'idée de mettre en valeur les terrains dans ce secteur. Son projet est toutefois passé à la vitesse supérieure au printemps dernier, quand l'Ontario Lottery and Gaming Corporation (OLG) a annoncé une révision en profondeur de ses façons de faire. Une «modernisation» dont la pièce maîtresse repose sur la construction d'un mégacasino au coeur de Toronto.

Or, dans la Ville reine comme partout dans la province, plusieurs se demandent d'où vient ce désir de remettre les jeux de hasard à l'avant-scène. Et surtout, pourquoi maintenant? La réponse est simple: il faut renflouer les finances de l'État ontarien, qui affichent une couleur rouge sang depuis des années.

L'OLG a reçu du gouvernement la commande titanesque d'augmenter ses profits de 50% d'ici cinq ans. Les bénéfices, qui stagnent aux environs de 2 milliards depuis sept ans, devront grimper à 3 milliards, explique Rod Phillips, président et chef de la direction, rencontré dans les bureaux austères de la société d'État en banlieue de Toronto. La majeure partie servira à financer le système de santé ontarien.

«Il y a un déficit provincial de 15 milliards qui est projeté et qui pourrait atteindre 30 milliards si des changements ne sont pas apportés, indique le dirigeant. L'Ontario est un des plus important émetteurs de dette souveraine du monde; le gouvernement a dit qu'il fallait apporter des changements importants.»

Guerre de lobbying

Le plan de modernisation de l'OLG est vaste. L'organisme entend déléguer la majeure partie de ses activités - dont la construction et la gestion des casinos - à des exploitants privés. Des 8000 employés actuels, environ 7000 passeront au secteur privé au cours des prochaines années, tandis que l'OLG continuera d'encadrer le jeu, prévoit Rod Phillips.

La société d'État veut adapter son offre aux goûts de la clientèle, ce qui l'amènera notamment à vendre des loteries en ligne. Tout cela dans le but de renverser le déclin du jeu en Ontario, où 1 adulte sur 14 (âgé de 45 ans et plus) joue régulièrement à la loterie, comparativement à 1 sur 3 il y a 10 ans. «Notre but est d'agrandir notre bassin de clients», résume M. Phillips.

En parallèle, l'OLG a découpé le territoire ontarien en 29 «zones de jeu», qui feront toutes l'objet de propositions de la part d'entreprises privées. La plupart de ces régions comptent déjà des bingos, salles de jeu ou autres pistes de courses de chevaux, mais plusieurs pourront les remplacer par un casino en bonne et due forme si les citoyens y consentent. Un tel projet est notamment dans les plans à Ottawa.

Il reste que le casino de Toronto est - et de loin - le morceau le plus visible de cette nouvelle stratégie provinciale. L'annonce du projet a déclenché une véritable guerre de lobbying entre les plus gros exploitants de casinos de la planète, dont Caesars Entertainment, MGM Resorts International et Sands. Tous souhaitent obtenir le juteux mandat de gestion de la part d'OLG et ils font valoir les retombées positives pour la ville, comme des spectacles permanents du Cirque du Soleil ou de Céline Dion (voir autre texte).

L'emplacement précis du futur casino donne aussi lieu à de grandes tractations. Outre Oxford Properties, une série d'autres groupes immobiliers tentent d'attirer le casino sur leurs terrains dans le Grand Toronto. Cadillac Fairview a ainsi annoncé cette semaine une alliance avec MGM.

Tout ce beau monde multiplie les présentations, dîners-conférence et lettres ouvertes dans les journaux depuis plusieurs semaines pour vanter les charmes de leurs projets respectifs. Oxford Properties, par exemple, fait valoir que le casino représentait seulement 10% de la superficie de son mégacomplexe du centre-ville. Le groupe fait aussi miroiter 10 000 emplois à temps plein après la construction, ainsi que des retombées annuelles de 1 milliard pour la ville grâce à l'agrandissement du centre des congrès.

«Aucune valeur»

Le virage pro-jeu de l'Ontario ne se fera pas sans opposition. Les détracteurs sont nombreux, et ils se font de plus en plus entendre.

Cette semaine, trois anciens maires de Toronto - David Crombie, Johen Sewll et Art Eggleton - ont imploré l'actuel maire Rob Ford de mettre un frein au dossier. Ils craignent les impacts négatifs sur les commerces des environs, ainsi que les problèmes sociaux qu'un tel établissement risque d'entraîner.

«Un casino n'offre absolument aucune valeur», lance pour sa part John Filion, conseiller municipal et président du Toronto Board of Health, qui fait des recommandations touchant la santé publique.

Le politicien, rencontré dans les coulisses de l'hôtel de ville rococo de Toronto, rejette en bloc les arguments des tenants du casino. Selon lui, une telle mecque du jeu ne permettra ni d'attirer de nouveaux touristes à Toronto ni d'encourager les commerces des alentours. Bien au contraire.

«Je vois le casino comme un trou noir, qui aspire l'énergie qu'il y a autour, lance-t-il. Il n'en ressort rien de bon. Regardez le visage des gens qui sortent du casino, ils n'ont pas l'air heureux. Comparez cela avec les gens qui sortent d'un concert, d'une pièce de théâtre ou du cinéma: ils sont inspirés, énergisés, ils ont envie de sortir prendre un verre ou manger.»

Le Dr Nigel Turner, spécialiste indépendant des problèmes de jeu au Centre for addiction and Mental Health de Toronto, s'inquiète lui aussi des effets possibles d'un mégacasino. «Toronto, en ce moment, a un des taux de joueurs à problèmes les plus bas au pays, et c'est dû en bonne partie au fait qu'il n'y a pas de casino majeur au centre-ville.»

L'expert souligne que 5500 personnes suivent chaque année un traitement contre la dépendance au jeu en Ontario, dont plusieurs milliers à Toronto. Ces joueurs compulsifs seront les premiers touchés si le projet va de l'avant, croit-il.

Concurence féroce

Au-delà des risques pour la santé publique, le Dr Nigel - comme plusieurs opposants - ne croit tout simplement pas au potentiel économique d'un casino dans une ville qui compte déjà bon nombre d'attraits touristiques, comme un festival de films de renommée mondiale. «Je doute sérieusement qu'un voyageur qui a le choix d'aller aux Bahamas, à Las Vegas ou à Monte-Carlo pour jouer choisisse Toronto!»

Le vote pour l'adoption ou le rejet du projet de casino doit avoir lieu en avril au conseil municipal. Les élus sont «très divisés», dit le conseiller John Filion, au point où il est impossible de prédire le résultat à ce stade-ci.

Les prochains mois nous diront quel camp remportera son pari.

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