Écart entre riches et pauvres: le fossé se creuse

Vingt-six dollars: c'est le prix d'une entrée de fruits de mer dans un chic... (Photo: Robert Skinner, archives La Presse)

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Photo: Robert Skinner, archives La Presse

(Montréal) Vingt-six dollars: c'est le prix d'une entrée de fruits de mer dans un chic steak house du centre-ville de Montréal. Mais 26$, c'est aussi ce qu'il reste à plusieurs assistés sociaux pour faire l'épicerie du mois au complet. Les études le confirment: le fossé entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser depuis 20 ans, emportant même une partie de la classe moyenne. Le Canada et le Québec n'échappent pas à ce phénomène mondial. «Danger!», prévient l'OCDE.

Ce sont des résidences de rêve dotées d'une cave à vin en acajou pouvant accueillir 5000 bouteilles, de 7 foyers revêtus de manteaux uniques, de 5 galeries offrant une vue panoramique sur la ville, d'un garage triple, d'une salle d'entraînement, d'un escalier monumental... Sur les hauteurs du mont Royal, le prix de ces somptueux manoirs dépasse les 7 millions.

Mais l'escalade des prix de l'immobilier ne semble pas décourager les acheteurs de propriétés luxueuses, particulièrement actifs ce printemps, constatent les Services immobiliers Royal LePage. Ils ont l'embarras du choix: au Québec, on dénombre 1039 résidences à vendre pour plus de 1 million de dollars.

À l'autre bout du spectre, l'augmentation des coûts du logement devient un fardeau de plus en plus lourd à porter pour les familles pauvres. Le pourcentage des familles locataires consacrant plus de 30% de leurs revenus au logement a grimpé de 28% à 36%, de 1981 à 2006, selon le Bureau de la statistique du Québec.

«Le problème d'abordabilité touche aussi les familles qui ont un revenu "décent", mais qui ont de la misère à se loger parce que les logements sont de plus en plus chers, surtout les appartements de grande taille qui permettent de loger une famille», constate Ève-Lyne Couturier, chercheuse socio-économique à l'Institut de recherche et d'informations socio-économiques (IRIS).

Riches, pauvres. Deux poids, deux mesures. L'immobilier est le reflet d'un écart qui s'est considérablement élargi depuis 20 ans.

Le grand fossé

Une série d'études en arrivent à la même conclusion: depuis les années 80, une large part de la croissance économique a profité aux riches, tandis que les pauvres et la classe moyenne ont vu leurs conditions s'étioler.

«Les inégalités de revenus augmentent sans cesse depuis deux décennies», a déclaré Angel Gurria, secrétaire général de l'Organisation de coopération et de développement économique, lors d'un forum sur les inégalités qui s'est déroulé à Paris la semaine dernière.

Selon l'OCDE, la polarisation économique devient carrément dangereuse. On n'a qu'à penser aux troubles sociaux au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. «Il est plus urgent que jamais de mettre fin à l'inégalité grandissante», insistait M. Gurria.

L'inégalité de revenu est particulièrement criante dans les pays émergents comme le Chili où les revenus des plus riches - les 10% les mieux pourvus - atteignent 25 fois les revenus des plus pauvres - les 10% les plus démunis.

Mais l'inégalité s'est accrue presque partout dans le monde, particulièrement dans les pays qui étaient reconnus pour leur filet social, comme le Canada ou la Suède.

Québec et Canada

Au Canada, le revenu après impôt des familles qui font partie des 10% les plus fortunées a augmenté de 24% entre 1989 et 2004. Durant la même période, le revenu des familles les moins fortunées a reculé de 8%, selon les données les plus récentes de Statistique Canada.

Ainsi, les familles les mieux nanties se retrouvent avec des revenus presque neuf fois plus élevés que les familles moins bien nanties. Quinze ans plus tôt, cet écart n'était que de 6,6 fois.

Au Québec, le constat est semblable. La croissance de la richesse s'est concentrée entre les mains des plus riches, au détriment du reste de la population, conclut l'IRIS dans une étude approfondie de la période 1976-2006.

Depuis 30 ans, le revenu des familles les plus pauvres - les 10% les moins nanties - a fait du sur-place, même si ces familles travaillent presque 15% de plus, soit l'équivalent de 8 semaines additionnelles par année.

Mais la situation est encore plus décourageante pour les familles à faibles et moyens revenus: elles gagnent 10% de moins, alors qu'elles travaillent 13% de plus.

Les familles de la classe moyenne supérieure sont celles qui ont augmenté le plus le nombre d'heures consacrées au travail (+15,5%), ce qui leur a permis d'améliorer leurs gains... mais seulement de 6%.

En fait, seules les familles les plus riches - les 10% les mieux nanties - sont réellement gagnantes. Elles gagnent 24% de plus, tout en travaillant 5,7% moins d'heures.

À qui la faute?

L'enrichissement des mieux nantis découle essentiellement d'un changement à la rémunération des hauts dirigeants d'entreprises, rapporte Statistique Canada.

La relation entre le travail et les revenus s'est perdue. «Ce n'est plus la production qui mène l'économie, c'est davantage la Bourse, la spéculation, tous ces jeux financiers», observe Mme Couturier.

La mondialisation est souvent montrée du doigt pour justifier l'accroissement de l'écart entre les riches et les pauvres. Il est vrai que de nombreuses multinationales ont délocalisé leur production à l'étranger, laissant au chômage bien des travailleurs dans les pays développés.

Mais il y a bien d'autres causes plus importantes. Les progrès technologiques ont mis au chômage des travailleurs peu qualifiés. La progression du travail à temps partiel, du travail atypique, non syndiqué, a aussi renforcé la disparité des salaires, note l'OCDE.

Et dans bien des pays, dont le Canada, les politiques fiscales n'ont pas été suffisantes pour redistribuer la richesse de manière à enrayer la progression des écarts de revenus.

Danger

L'augmentation des inégalités n'est pas sans danger. Certains font valoir que la concentration de la richesse mène à la formation de bulles spéculatives et augmente l'instabilité financière, rapporte l'OCDE.

D'autres constatent que les inégalités nourrissent le ressentiment social, qu'elles alimentent les aspirations populistes, protectionnistes et antimondialistes, créant de l'instabilité politique.

Plusieurs estiment qu'un nivellement des écarts profiterait à tous. Par exemple, «l'accessibilité à l'éducation, même pour ceux qui viennent de milieux défavorisés, permet une plus grande mobilité sociale», dit Mme Couturier. En offrant la chance à des gens talentueux de prendre l'ascenseur social, toute la société en bénéficie, dit-elle.

Autre exemple: l'augmentation du salaire minimum. Au Québec, il a grimpé de 19% en trois ans pour s'établir à 9,65$ l'heure le 1er mai dernier.

Le gouvernement pourrait même aller plus loin, sans crainte de nuire à la compétitivité des entreprises ou d'entraver la création d'emplois, estiment Gilles Bourque et François Aubry, de l'Institut de recherche en économie contemporaine.

Selon eux, «une augmentation du salaire minimum ne fait pas qu'améliorer le sort des salariés les moins favorisés. Elle stimule davantage l'économie grâce à l'amélioration du pouvoir d'achat. Elle encourage l'entrée sur le marché du travail en raison d'un écart plus élevé entre le salaire minimum et l'aide sociale. Elle augmente la productivité du travail avec l'augmentation du prix de l'effort. Et elle réduit le roulement du personnel.»

Un cercle vertueux qui profite à tous.

***

LES MILLIONNAIRES ONT LE VENT DANS LES VOILES

> D'ici 2020, les millionnaires devraient réussir à doubler la valeur de leur patrimoine. À travers le monde, leurs actifs vont bondir de 92 000 milliards $US cette année, à 202 000 milliards $US en 2020.

> Au Canada, les millionnaires verront leur actifs gonfler de 3350 milliards $US aujourd'hui à 6770 milliards $US dans moins de 10 ans.

> Au Canada, on dénombre 1,7 million de familles qui possèdent des actifs supérieurs à un million de dollars, en incluant leur résidence principale. En 2020, il y en aura 2,4 millions.

Source : Deloitte

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