Une usine retire ses produits des épiceries... faute de personnel

Les impacts des problèmes de main-d'oeuvre à Rigaud... (Photo Ivanoh Demers, La Presse)

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Les impacts des problèmes de main-d'oeuvre à Rigaud ont été « très durs à faire accepter » par la direction de Fleury Michon en France.

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L'entreprise Fleury Michon, qui cuisinait 55 000 repas par semaine dans son usine de Rigaud appelée Delta Dailyfood, sera privée de 15 millions de dollars de revenus en mettant fin à la production de ses gammes de repas frais vendus en épicerie.

« C'est tellement niaiseux ! », lâche le président du conseil d'administration, Claude Bergeron, au cours d'un entretien avec La Presse. Il n'arrive tout simplement pas à croire qu'une usine doive cesser une partie de ses activités faute de personnel et de logements à proximité, alors que l'intérêt des consommateurs et la rentabilité sont au rendez-vous.

Heureusement, la production des repas congelés destinés aux compagnies aériennes comme Air Transat et Air Canada - la principale source de revenus de l'usine - se poursuit. Avec 330 employés. Mais il faudra rapidement investir 20 millions pour automatiser davantage les installations pour suffire à la demande qui croît en moyenne de 10 % par année.

Si la rareté de la main-d'oeuvre dans cette industrie est un enjeu connu et répandu, c'est la première fois que le Conseil de la transformation alimentaire du Québec (CTAQ) entend parler d'un tel impact.

«C'est raide. [...] Une fermeture [de ligne de production] comme celle de Fleury Michon, c'est une première. C'est un signal.»

Dimitri Fraeys
vice-président à l’innovation et aux affaires économiques

La pénurie a commencé « il y a deux ou trois ans, mais on sent une nette accélération en 2017 », ajoute l'expert en main-d'oeuvre du CTAQ.

« ON A FRAPPÉ UN MUR »

« Dès janvier et février, on a eu des problèmes de recrutement. En juin, c'est devenu extrêmement critique [...] on a frappé un mur. Il a fallu faire des choix de production », raconte Claude Bergeron. Le recours à des employés provenant d'agences est essentiel. « Ils sont voyagés en autobus à partir d'Anjou tous les jours. Ça leur prend deux fois 1 h 10. » Les autres sont syndiqués TUAC.

Six mois après l'augmentation des salaires de 2 %, en janvier, Fleury Michon les a de nouveau bonifiés. « On a rouvert la convention collective en juin et on a eu de bonnes augmentations de salaire, de 50 ¢ à 1 $ de l'heure », précise le représentant syndical Pierre Plante. En échange, la production passera de 5 à 7 jours par semaine.

Claude Bergeron ajoute que « tous les trucs possibles et impossibles » de recrutement ont été essayés. En vain. « Le problème, c'est juste qu'il n'y a pas assez de monde disponible », dit-il en précisant que le taux de chômage dans la région est de 4,2 %.

Le CTAQ confirme. « Ce n'est pas juste une question de salaire. C'est vraiment une question de rareté due au taux de chômage », dit Dimitri Fraeys.

Salaires d'embauche (sans les avantages sociaux)

Journalier : 13,06 $/h

Manutentionnaire : 17,98 $/h

Cuisinier : 19,65 $/h

Chef d'équipe en « sanitation » : 19,94 $/h

Contremaître : 25,40 $/h

* Source : Convention collective et Fleury Michon

DES MAISONS FLEURY MICHON ?

L'usine de Rigaud souffre aussi de sa situation géographique. Pour les travailleurs de Montréal, c'est loin. Et ceux qui voudraient déménager dans le coin ne trouvent pas de logis. Il y a pénurie.

Au désespoir, le conseil d'administration a même envisagé, à la blague, de construire « des appartements Fleury Michon » autour de l'usine de 170 000 pieds carrés, comme ça se voyait à une autre époque. L'entreprise essaie aussi d'avoir accès à une « fast-track » pour obtenir des visas permettant d'embaucher des travailleurs de France pour qui le nom Fleury Michon, connu depuis 100 ans, est attirant, confie-t-on.

Le déménagement n'a pas été envisagé, car « il y a plus de 100 millions de dollars d'investissement » dans l'usine, ce qui se transporte difficilement.

Au bout du compte, il a fallu se rendre à l'évidence. La production de la quarantaine de mets vendus en épicerie devait cesser. Une perte de « de 12 à 15 % » des revenus (soit 15 millions) qui n'est pas sans conséquence. « Il faut revoir notre structure de dépenses, nos coûts fixes. Il faut revoir le personnel, voir qui fait quoi », explique Claude Bergeron. En outre, près de 15 personnes responsables des liens avec les détaillants ont été mises à pied.

Seule la production du poulet général Tao vendu chez Costco a été maintenue, « parce que c'est du gros volume ». La production des repas destinés au secteur HRI (hôtel, restaurant, institution) sera vraisemblablement la prochaine à écoper. « À terme, on ne pourra pas les garder. »

Claude Bergeron souligne que les impacts des problèmes de main-d'oeuvre ont été « très durs à faire accepter » par la direction de Fleury Michon en France. « Pour eux, le succès s'évalue selon le taux de pénétration de leurs produits dans les grandes surfaces. En plus, ils ont mis cinq, six ans à se bâtir une crédibilité ici et on les laisse tomber. C'est très difficile. » 

Selon la haute direction, en France, la situation à Rigaud ne remet pas en cause son intérêt à demeurer au Québec. « Nous avons toujours des projets pour développer une offre de qualité dans le retail en Amérique du Nord », nous a-t-on écrit.

La décision de Fleury Michon a aussi des conséquences fâcheuses pour Isabelle Huot et son entreprise Kilo Solution (voir onglet suivant). Et pour toutes les chaînes de supermarchés du Québec qui sont forcées de remplir des espaces vides avec d'autres mets frais, alors que ceux-ci sont peu nombreux. L'impact est double pour IGA : l'usine de Rigaud cuisinait ses repas frais des marques Compliments et Sensations. Et la production de la gamme C'est prêt achève. La recherche de nouveaux fournisseurs s'avère ardue, car l'expertise est rare, spécialement pour de gros volumes, précise l'épicier.

« C'est des pertes de revenus importantes, des pertes... (Photo François Roy, La Presse) - image 4.0

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« C'est des pertes de revenus importantes, des pertes de fidélisation importantes pour moi. Mon concurrent [Bravodeli par Minçavi] a les ventes du siècle en ce moment ! », affirme la nutritionniste et femme d'affaires Isabelle Huot.

Photo François Roy, La Presse

Isabelle Huot doit repartir de zéro

Pour la nutritionniste et femme d'affaires bien connue Isabelle Huot, la fin de la production des mets préparés Kilo Solution par Fleury Michon est « un dur coup » qui lui occasionne un paquet de dépenses imprévues. Et la force à repartir à zéro.

Déception, incompréhension

« C'est tellement décevant. Moi, je croyais tellement en eux [...]. Je m'attendais à faire plusieurs années avec eux. J'avais visité plusieurs usines au Québec avant de les choisir. Je les trouvais solides. Ils ont une bonne réputation en France. En plus, mes ventes étaient en croissance. Alors je ne comprenais pas. Je n'y croyais pas. Moi, je reçois tellement de CV ! Je me disais : y a tellement de monde qui se cherche une job. Mais quand j'ai cherché une autre usine, elles m'ont toutes dit qu'elles manquaient de personnel. Plus j'ai visité d'usines et plus j'ai réalisé que tout le monde corroborait ce que Fleury Michon disait. »

Pertes importantes

« C'est des pertes de revenus importantes, des pertes de fidélisation importantes pour moi. Mon concurrent [Bravodeli par Minçavi] a les ventes du siècle en ce moment ! »

« J'ai visité plein d'usines, mais ce n'est pas facile, il faut que je fasse relister [obtenir l'approbation d'un détaillant pour vendre un produit dans ses points de vente] tous mes produits chez IGA, Loblaw, Metro, Costco. C'est des coûts importants. J'ai engagé quelqu'un pour s'occuper de ça. J'embauche pour l'avenir, car désormais, je vais tout faire moi-même : la commercialisation, la distribution, etc. Pour le moment, je ne vois pas la fin, mais je pense que je vais revenir avec un produit plus intéressant. »

Retour à la case départ

« Je voulais repartir en janvier, car c'est mon meilleur mois de l'année et je lance un livre. Mais je ne serai pas là en janvier. Peut-être en mars. C'est sûr que je perds de la visibilité en magasin. Heureusement, Fleury Michon m'a aidée. Ils m'ont remis mes recettes standardisées. Ils ont vraiment coopéré pour que je reparte. »

Un coup dur

« De l'extérieur, tout le monde se dit que ça doit bien aller mes affaires parce que je suis connue. Mais non, je suis sur le même pied d'égalité que les autres entrepreneurs. C'est une bad luck de plus.

« C'est un dur coup comme entrepreneure. Il faut que je recommence tout. »

L'ex-président de Sobeys Québec (IGA et Rachelle-Béry) Marc... (Photo André Pichette, Archives La Presse) - image 5.0

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L'ex-président de Sobeys Québec (IGA et Rachelle-Béry) Marc Poulin devant le rayon du prêt-à-manger d'une épicerie Rachelle-Béry en 2007.

Photo André Pichette, Archives La Presse

Traverser l'Atlantique pour IGA

Fondée en 1905, l'entreprise familiale française Fleury Michon est arrivée au Québec il y a 11 ans en achetant l'usine Delta Dailyfood à Rigaud.

C'est le président de Sobeys Québec (IGA) de l'époque, Marc Poulin, qui l'avait convaincue de faire le saut en Amérique pour développer le marché du prêt-à-manger frais. Selon le PDG, il était impératif de se tourner vers l'entreprise française pour développer ce créneau alors en forte croissance puisqu'aucune entreprise canadienne n'en était capable, avait-il dit.

Au départ, Fleury Michon a uniquement cuisiné les marques privées d'IGA (Compliments et Sensations), avant de lancer en épicerie sa marque homonyme en 2013, en collaboration avec le chef Danny St-Pierre, et d'accepter divers contrats, dont celui d'Isabelle Huot (voir onglet précédent).

Fleury Michon exploite 15 sites de production dans le monde et réalise des ventes de 738 millions d'euros (1,1 milliard CAN). Elle compte plus de 3800 employés. L'an dernier, 79 % des Français ont acheté un produit Fleury Michon.




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