Le petit-déj, moins cher?

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Le café, le sucre, le jus d'orange, le blé... Ces denrées qui composent nos... (ILLUSTRATION JEAN-MARC CHARRON-AUBIN, LA PRESSE)

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ILLUSTRATION JEAN-MARC CHARRON-AUBIN, LA PRESSE

Le café, le sucre, le jus d'orange, le blé... Ces denrées qui composent nos déjeuners ont toutes vu leur valeur fondre sur les marchés dans les derniers mois. Pourtant, le prix de nos déjeuners ne baisse pas nécessairement. Des spécialistes expliquent pourquoi et analysent le recul des valeurs des denrées sur les places financières.

En deux ans, le café et le sucre ont perdu respectivement 52% et 42% de leur valeur. Pour le jus d'orange, on parle d'une dévaluation de 34% depuis un an et demi. Et depuis un an, les cours à la Bourse de Chicago du blé et du maïs ramollissent telles des céréales dans un grand bol de lait.

Notre tasse de café se boira-t-elle désormais au rabais? Nos céréales et notre pain tranché seront-ils sous peu étiquetés moins chers? C'est loin d'être certain.

«Il y a toujours un décalage entre les produits négociés sur les marchés et les prix en épicerie, répond Ramzy Yelda, analyste principal des marchés à la Fédération des producteurs de cultures commerciales du Québec. D'autant plus que les supermarchés ont des ententes d'achats à moyen et long terme. Il y a généralement beaucoup de résistance au changement... et plus à la baisse qu'à la hausse!»

Qu'on pense aux variations soudaines à la pompe pour les conducteurs quand on annonce un prix en hausse du baril de pétrole... et à celles presque nulles quand le même baril vaut soudainement moins cher!

«Essayez de me faire croire que je vais payer ma boîte de céréales moins cher! Je ne le crois pas! lance Jean-Claude Dufour, professeur de la faculté des sciences de l'agriculture et de l'alimentation de l'Université Laval. Comme on est dans un marché baissier, c'est rare que ça ait un effet direct, à court terme. Et puis, habituellement, une baisse de prix à la production ne se traduit pas nécessairement par une baisse de prix à la consommation.»

«Du producteur au consommateur, il y a l'effet des coûts d'emballage [le pétrole notamment] et de main-d'oeuvre, et l'effet de l'inflation et du taux de change», ajoute Jean-Claude Dufour.

Le café ne représenterait que 1,7% des dépenses hebdomadaires en alimentation des Québécois. «Donc même si la demande augmente, ce n'est pas significatif», dit Jean-Claude Dufour.

À la Brûlerie St-Denis, les prix de vente du café en grains autant que des boissons n'ont pas oscillé depuis plusieurs mois. «C'est un choix marketing, explique Sarah Keita, coordonnatrice aux opérations de la Brûlerie St-Denis. Chaque grain vit une situation unique, fluctue de façon unique. On préfère vivre avec les fluctuations, tant à la hausse qu'à la baisse. On ne peut pas rectifier le prix chaque fois qu'il y en a. Ça deviendrait frustrant pour le consommateur. Il n'y a aucun avantage ni pour nous ni pour le consommateur de faire une telle chose. On révise les prix aux années ou, dans un cas majeur, quand un café devient très dispendieux.»

Mais chez Metro, les prix ont changé depuis la baisse sur les marchés. «Notre prix coûtant est effectivement un peu moins élevé, ce qui nous permet de faire plus de promotions avec le café, donc de baisser les prix», affirme Marie-Claude Bacon, directrice principale, service des affaires corporatives de Metro.

Faible quantité

Les aliments qui entrent dans la composition de nos déjeuners préférés se retrouveraient en trop faible quantité dans les produits pour avoir une incidence significative sur notre portefeuille.

«Les baisses de prix des céréales touchent relativement peu notre assiette de rôties au beurre d'arachides! affirme Stéphane D'Amato, spécialiste des marchés céréaliers de Céréalis. Car le pourcentage de maïs dans un produit sucré ou d'orge dans un autre représente une infime partie du prix du produit acheté en épicerie. Quelques cents, tout au plus, dans le cas du blé dans un pain, par exemple. Ça se voit donc moins rapidement. C'est plus apparent dans les viandes, car on achète carrément une partie de la carcasse du porc et qu'il n'y a pas beaucoup de transformation.»

«Dans la bouteille de bière, le prix de l'orge représente moins de 5% du prix payé, ajoute Ramzy Yelda. Pour le pain, le pourcentage de blé ne dépasse pas les 25%. La distribution, le marketing, la publicité, le transport, la marge de profit sont autant de variables dont il faut tenir compte dans le prix des denrées.»

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Pourquoi les valeurs marchandes baissent-elles?

Un récent rapport de l'indice FAO des prix des produits alimentaires de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture laisse croire que la tendance à la baisse des aliments risque de s'accentuer. Leurs prix ont baissé pour le troisième mois consécutif en juillet (une baisse mensuelle de 2% et de 7% par rapport à juillet 2012), à cause du recul des cours mondiaux des céréales, de l'huile de soya et de l'huile de palme, notamment, et en raison d'estimations de production de maïs à la hausse. Les cours du sucre, de la viande et des produits laitiers sont aussi en baisse par rapport à juin.

À qui profite la baisse du cours des denrées si ce n'est pas au consommateur?

«Si le prix quotidien d'une denrée baisse, on fait référence au prix du marché et non au prix à terme, répond Jean-Claude Dufour, professeur de la faculté des sciences de l'agriculture et de l'alimentation de l'Université Laval. Habituellement, rien ne se passe pour personne, car la plupart des transformateurs et des distributeurs achètent au prix à terme ou à options. Les transactions quotidiennes ne comptent peut-être que pour 10% de toutes les transactions. Alors là, les acheteurs ou les vendeurs sur les marchés peuvent en profiter.»

Sur une très longue période, qu'est-ce qui explique la baisse du cours des céréales?

«Dans les commodités, il y a des supercycles, de cinq à dix ans, explique notamment Ramzy Yelda, analyste principal des marchés à la Fédération des producteurs de cultures commerciales du Québec. Dans les années 2000, tout augmentait. Le fer, le charbon, le pétrole [jusqu'à 145$ le baril], car l'économie allait bien. Depuis 2008, on est dans un nouveau supercycle, cette fois baissier, pour le métal comme pour le grain. N'oubliez pas que la plupart de ces investissements sont faits par des fonds boursiers. Ça va durer tant que l'économie mondiale va végéter, que l'Europe notamment sera en crise.»

Les bonnes conditions après la sécheresse

Le blé, le soya et le maïs ont vu leur valeur baisser significativement au cours des derniers mois, mais c'était à la suite de récoltes précédentes moins grandes marquées par des sécheresses.

«L'an dernier, on a eu le perfect storm, raconte Ramzy Yelda. Le Brésil et l'Argentine ont connu des conditions un peu sèches. Et six mois plus tard, les États-Unis ont connu une des pires sécheresses des 30 dernières années. Ça a donc mis de la pression sur le marché à la fin de l'été 2012 et les prix se sont envolés à la Bourse. Par exemple, le prix à la récolte en juin 2012 au Québec était d'environ 200$ la tonne pour les acheteurs de grains, les fermiers et les éleveurs. Et au début du mois de septembre, plus de 300$ la tonne. Actuellement, il se situe à environ 220$. À leur dernier printemps, le Brésil et l'Argentine ont eu des productions records de soya et de maïs. Cette année, même l'Europe de l'Est, l'Europe de l'Ouest, la Russie et l'Ukraine ont de bonnes productions. Alors que la demande sur le plan des exportations est stable ou en légère croissance.»

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Café, jus d'orange et sucre

Quatre raisons expliquant la baisse du prix du café:

1- Le café a connu une hausse mondiale de production de 7,7% en 2012-2013, selon l'Organisation internationale du café (OIC).

2- Les exportations d'octobre 2012 à juin 2013 ont augmenté de 3,4% et s'établissent à 84,31 millions de sacs, rapporte l'OIC.

3- La rouille du caféier, qui a ravagé les récoltes colombiennes il y a cinq ans a été éliminée et les agriculteurs colombiens ont profité d'un programme de 1,4 milliard pour relancer les récoltes depuis.

4- Au Brésil, premier producteur de café, l'agriculture est en pleine expansion et on prend mieux soin des plantes caféières qu'avant. «Les années moins rentables sont donc aujourd'hui presque aussi hautes que les grandes années d'autrefois», note Mauricio Galindo, chef de l'exploitation de l'OIC.

À l'aide!

Le gouvernement brésilien annonce qu'il va acheter jusqu'à trois millions de sacs de café au-dessus du prix courant pour aider les producteurs du pays. Le but? Contrer la baisse des quatre dernières années due à des récoltes records. Le gouvernement va ainsi offrir 149$ plutôt que 123$ le sac de 60 kg en plus d'acheter directement des producteurs pour bonifier ses stocks. «Le Brésil vend à tout le monde», rappelle Mauricio Galindo.

«Le Brésil exploite de plus en plus son agriculture et les techniques de production se perfectionnent», ajoute Jean-Claude Dufour, professeur de la faculté des sciences de l'agriculture et de l'alimentation de l'Université Laval.

Le prix de café moins juste que celui du blé!

Les marchés du café et du jus d'orange ne sont pas aussi transparents que ceux du blé, du soya et du maïs. Il y a beaucoup de négociants pour les petits producteurs de café, comme ceux de la zone équatoriale, donc de nombreuses façons de négocier les prix... «Tandis que pour les céréales, il n'y a que 20 grandes entreprises internationales actives et une centaine d'intermédiaires, explique Stéphane D'Amato, spécialiste des marchés céréaliers de Céréalis. La production dans les champs et les ventes doivent être rapportées aux gouvernements américain et canadien. L'information circule aussi vite qu'on peut twitter! Ça conduit à un marché plus équitable, plus transparent, pour les producteurs et les consommateurs. En général, on atteint la juste valeur du marché.»

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Changement dans l'alimentation des Américains?

Les ventes aux États-Unis de jus d'orange, particulièrement de jus concentré, ont baissé de 2,8% pour s'établir à un plancher record de 39,5 millions de gallons pour la période de quatre semaines se terminant le 6 juillet. Et ce, pour des raisons contradictoires. La raison principale étant que les Américains délaissent peu à peu les produits très sucrés, notamment le jus d'orange fait de concentré. Comme l'a rapporté le Wall Street Journal, une variété plus grande de boissons, de Red Bull à Vitaminwater de Coca-Cola, expliquerait aussi cette baisse de popularité. Le constat arrive alors que la valeur du jus d'orange a perdu de son zeste à la Bourse depuis deux ans... notamment parce que le marché devient de moins en moins attrayant pour les financiers.

-1,5%

En deux ans, le sucre a perdu la moitié de sa valeur. En juillet 2013, son prix a reculé - de 1,5% - pour le quatrième mois consécutif, selon un rapport de l'indice FAO des prix des produits alimentaires de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture. Une des raisons? Des prévisions de production excédentaire au Brésil. Une autre? En Chine, la production a augmenté de 11,5 à 13 millions de tonnes dans l'année 2012-2013. À la fin du mois de juillet, les ventes de sucre au pays ont atteint 11,2 millions de tonnes, soit 29% de plus que l'an dernier. Cela dit, il y a deux semaines, la Chambre mexicaine du sucre a annoncé que la production sucrière pourrait être de 5,8 à 6,3 tonnes comparativement à 7 tonnes au pays où les prix ont chuté de moitié en 2012-2013, selon Bloomberg.

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