Quebecor lance une opération numérisation

Le cinéma québécois n'est pas suffisamment accessible pour le grand public. C'est en faisant ce constat que Quebecor a décidé d'investir 2,5 M$ sur cinq ans pour rendre disponible sur son service de télévision numérique plusieurs centaines de films produits et réalisés dans la Belle province.

«On estime que le nombre de longs métrages québécois produits à ce jour oscille autour de 800, a déclaré lundi lors d'un point de presse le président et chef de direction de Quebecor, Pierre Karl Péladeau.

Or, l'accès à cette production est limité, ce qui empêche les jeunes de découvrir ces films et les plus vieux de les redécouvrir.»

Intitulé Éléphant: mémoire du cinéma québécois, le projet de Quebecor sera mis en branle dès cette année, sous la houlette de la productrice Marie-Josée Raymond et du cinéaste Claude Fournier.

L'objectif consiste à transférer sur support numérique plusieurs longs métrages québécois qui ont vu le jour à différentes époques pour ensuite les rendre accessibles pour la télévision numérique Illico - propriété de Quebecor - 24 heures sur 24.

Les cinéphiles devront évidemment mettre la main dans leur poche chaque fois qu'ils voudront voir un film. La somme demandée pour chaque long métrage n'a pas encore été fixée. Cependant, les universités et les écoles de cinémas bénéficieront d'un accès gratuit.

L'initiative vise également à diffuser des courts métrages, des documentaires et des films d'animation.

Le projet Éléphant n'est ni un organisme à but non lucratif (OBNL) ni une filiale de Quebecor.

Il se trouve «sous le parapluie du Fonds Pierre-Péladeau, destiné au mécénat, qui investit tous les ans environ 4 millions dans des organismes culturels comme le théâtre du Rideau-Vert et la Journée des musées», explique Luc Lavoie, vice-président exécutif de Quebecor.

Il précise que les mandataires, M. Fournier et Mme Raymond, reçoivent des honoraires de Quebecor pour leur travail.

Si Quebecor se targue de ne faire aucun profit dans cette aventure, en s'engageant à verser la totalité des revenus de diffusion aux ayants droit, plusieurs cinéastes s'inquiètent de ne pas recevoir leur juste part du gâteau.

Par ailleurs, à travers ce projet de diffusion à grande échelle, Marie-Josée Raymond et Claude Fournier se défendent bien de jouer dans les plates-bandes de la cinémathèque québécoise, véritable lieu de projection du cinéma d'ici. La directrice générale de la cinémathèque, Yolande Racine, s'est pour sa part dit prête à collaborer à cette initiative.

Quebecor lancera aussi sur internet, par son site Canoë, une banque de données permettant aux cinéphiles d'avoir accès à une panoplie d'informations sur les films québécois: synopsis, photos de tournage, entrevues et affiches.

Fonds insuffisants

Les premiers films - environ 20 ou 25 - devraient être disponibles pour la période des Fêtes. Le site internet sera mis en ligne à peu près au même moment.

Par contre, étant donnée l'ampleur de la tâche, les quelque 800 longs métrages québécois ne pourront tous être numérisés d'ici cinq ans, souligne Marie-Josée Raymond, qui parle plutôt d'une première étape.

D'ailleurs, son collègue Claude Fournier admet que des fonds supplémentaires devront être investis pour mener à bien le projet. «Je pense qu'il va toujours manquer d'argent», a-t-il soutenu hier.

Le gouvernement Charest serait-il prêt à embarquer dans l'aventure? «La nouvelle d'aujourd'hui (lundi) est une bonne initiative, on ne peut que s'en réjouir», s'est contentée de répondre Nathalie Gélinas, porte-parole de la ministre de la Culture, Christine St-Pierre.

Pour le moment, elle ne peut dire si le gouvernement à l'intention de délier les cordons de sa bourse.

Réactions positives

Dans l'ensemble, le milieu du cinéma a plutôt bien accueilli le projet de Quebecor et ce, même si plusieurs producteurs s'attendaient plutôt à l'annonce d'un fonds pour aider la production et la réalisation de films québécois, comme l'avait laissé entendre la rumeur.

«C'est vraiment formidable pour le cinéma québécois, a mentionné le producteur Roger Frappier, à l'issue du point de presse. Que ce soit axé sur la conservation, sur la numérisation du cinéma québécois, je trouve ça exceptionnel, c'est comme avoir accès d'une certaine façon à la Bibliothèque nationale.»

Même son de cloche du côté de l'Association des réalisateurs du Québec. «On ne peut pas être contre une initiative qui vise à renforcer la valeur patrimoniale du cinéma québécois», soutient le président Jean-Pierre Lefebvre. Il déplore toutefois que les films ne soient accessibles qu'aux abonnés du service Illico.

Des questions de droits à résoudre

Le projet Éléphant de Quebecor, visant à rendre accessible à la télévision et, ensuite sur internet, l'ensemble des longs métrages québécois, pose d'importantes questions de droits d'auteur et de droits de suite sur des supports autres que les originaux.

Les responsables de cette initiative ont dû rassurer les réalisateurs et les scénaristes à ce sujet lundi.

«Nous allons y être extrêmement attentifs», a indiqué le PDG de Quebecor, Pierre Karl Péladeau, en réponse aux inquiétudes soulevées par quelques cinéastes.

La problématique reste complexe même si Quebecor s'engage à verser la «totalité des revenus provenant de la diffusion de ces films aux ayants droit». Ces organismes ou individus sont, généralement, désignés par contrat, des ententes ne favorisant guère les auteurs et réalisateurs. En outre, plusieurs films québécois produits dans les années 60 et 70 sont aujourd'hui orphelins.

Le réalisateur d'Au clair de la lune, Marc-André Forcier, a jeté un certain froid, pendant la conférence de presse, en questionnant la façon dont sera fait le versement des revenus par Quebecor aux ayants droit.

«Est-ce que les ayants droit ce sont les auteurs et réalisateurs ou ces gérants de fonds institutionnels que sont les producteurs et distributeurs?» a-t-il demandé avant d'avouer en entrevue qu'il s'agit, cependant, d'une «situation inextricable».

Le réalisateur de Matusalem, Roger Cantin, nuance les choses en expliquant qu'il est effectivement très difficile pour les créateurs de toucher aux droits de suite d'un film, mais qu'au bout du compte, peu de gens s'enrichissent véritablement dans le cinéma québécois.

«Si les producteurs gèrent bien leurs affaires et qu'il n'y a pas trop de dépassements de coûts, il leur en reste. Mais il n'y a guère plus d'argent dans la production qu'il y a 10 ans. Il se fait moins de films et les cachets des réalisateurs et des scénaristes n'ont guère augmenté», note-t-il.

Siégeant au comité responsable du projet Éléphant, Me Lucien Bouchard avoue, au sujet des droits: «On ne peut pas faire autrement que de s'y intéresser, au moins pour bien les connaître, pour voir comment la mécanique a été montée et pour voir dans quelle mesure on pourrait aider à redresser certaines injustices.»

Le producteur de C.R.A.Z.Y., Pierre Even, rappelle que cette question reste extrêmement complexe.

«Souvent, les distributeurs ont des droits pour un minimum de 25 ans. Mais ce projet-là a vraiment une valeur patrimoniale, il n'y a pas beaucoup de sous qui vont être faits avec ça», croit-il.

Le commissaire intérimaire de l'ONF, Claude Joli-Coeur, abonde dans son sens, expliquant que le projet de Quebecor est complémentaire à la numérisation que l'Office fait déjà en documentaire québécois.

«Même s'il y aura quelques problèmes juridiques à régler, l'important c'est de répondre à l'urgence de numériser des films québécois indépendants, dont certains sont en fort mauvais état. Il s'agit de sauver un patrimoine cinématographique avant tout», conclut-il.

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